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WHISKEY
PERRIER
Aéroport
Charles de Gaulle, samedi soir, 8.30 p.m.
- Bon alors, qu'est-ce
qu'il fichent, les British ? Depuis un quart d'heure, deux techniciens
examinent, perplexes mais calmes, le pont mobile qui refuse de s'accoupler
à l'avion.
Les British, eux, observent la scène, imperturbables. Quelle importance,
puisqu'il fait beau. Les Japonais sont au garde-à-vous. Une échelle
est finalement accolée à la porte arrière de l'appareil.
Tout de suite, les Français loquaces bousculent toutes les nationalités
pour rejoindre l'issue. Les Anglais font un demi-tour dédaigneux,
comme à la relève des gardes.
Le chemin étant libre, les Japonais, eux, se dirigent en sautillant
vers la porte prévue, c'est-à-dire celle qui restera irrémédiablement
fermée.
On peut être
positif ou négatif à l'égard de la Grande Bretagne,
mais moi je suis affirmatif : un grand taxi est prémonitoire d'une
grande civilisation. Je règle la température du compartiment
arrière, et me plonge dans le livre que m'a incité à
acheter la critique élogieuse de Jean François Revel dans
Le Point : Les Anglais, par Philippe Daudy.
9 PM
- Ale ou lager, sir ?
- Le combat des anciens et des modernes, me déclare Michael, cinéaste
de retour d'une mission au Zimbabwe, où il compte bientôt
travailler sur le matériel donné par la France.
La lager, produit d'importation, fait plus de bulles. Et les jeunes, abreuvés
de publicité Coca-Cola, font confiance aux bulles. C'est en dégustant
l'ambre frémissant de mon ale que j'ingère la culture authentique
du cru, tout en jetant un coup d'il circulaire. Bois, cuirs, feutres
; par Jupiter, Paris est loin. Des mini-jupes moulent les maxi-silhouettes
d'un groupe de mannequins venus célébrer l'anniversaire
de leur patron. Ale to the queens.
12 MIDNIGTH
-You must be exhausted , Jean-Pierre, we'll take you to your
hotel.
Je suis au contraire en pleine forme, mais il faut accepter l'understatement.
Direction : Le Méridien.
12.30 AM
-Soyez gentil de monter mes bagages dans ma chambre ; j'ai encore une
course à faire.
Londres pour moi, c'est aussi Annabelle's, et il n'est pas question que
je me couche sans y faire un saut.
-Sorry, Sir you cannot get in, annonce aimablement le portier,
because you are not wearing a tie.
Zut, c'est vrai qu'il m'en faut une ici.
-Do you know anybody here ? me demande-t-il, disant pour m'asséner
le coup de grâce.
Je lui cite quelques noms massues. Ebranlé, il rentre dans sa guérite,
et me glisse une cravate neutre dans la main. La place est pleine. La
piste de danse isolée par une cloison vitrée permet de satisfaire
les kamikazes du son sans empêcher une conversation agréable
dans les différents recoins du club. Je m'assieds sans vergogne
à une table qui présente l'intérêt de créatures
-que dis-je : de divinités.
-Excuse me, I am French, dis-je en guise d'excuse.
-So you are French? me demande une d'entr'elles.
-Yes, mademoiselle.
-Well, I have a riddle for you : do you know what makes love like a
tiger, and what blinks ?
-Heu
attendez. Qu'est-ce qui fait l'amour comme un tigre et qui cligne
de l'il, c'est bien cela votre charade ? Non vraiment je ne vois
pas, désolé.
Elle se tourne vers moi et me cligne de l'il
2 AM
Je rentre à pied à Piccadilly Circus, qui se trouve près
de mon palace. Les rues sont animées et les piétons multicolores.
Deux jeunes filles, âge cumulé 35 ans, me proposent une demi-heure
de délices anglais pour 20 British pounds.
-Désolé, mais en ce moment, je suis amoureux.
Leur compassion est sincère. Elles poursuivent leur chemin. Trois
blocs plus loin, je les retrouve.
-Did you change your mind ? insistent-elles.
-I often change my mind, but I never change my feelings.
2.30 AM
Cette fois-ci, je suis vanné. L'accueil et la chambre se complètent
bien pour favoriser mon sommeil. Good night.
DIMANCHE MATIN
Après un plantureux little breakfast, j'hésite :
sports ou Les Anglais ? Explorons le Champney's, le club sportif du sous-sol.
Je mendie votre pardon ? Une immense salle hypostyle, aux jeux de lumière
soulignant statues et colonnes, fait résonner une vaste piscine
ainsi que les bouillonnements joyeux d'un jacuzzi bien fréquenté.
Au métro Piccadilly Circus, c'est beau. J'apprendrai plus tard
qu'il s'agit d'un ancien temple maçonnique.
Superficie : 4000m2. Un peu d'appareils de torture gymniques pour côtoyer
les louves qui les chevauchent, un squash endiablé avec un jeune
indien dont la courtoisie reflète le mépris suprême
: il me foudroie d'abord d'un 9-0, puis me laisse gagner 11-9, avant de
légèrement me devancer à la troisième manche.
Massage, hammam, bain. Tiens, il n'est pas mal, cet hôtel, avec
ses corridors de paquebot, son modernisme asservi au bon goût, son
jeune personnel stylé, efficace et discret. Une couche me tend
les bras sur la margelle. Allez, abordons Les Anglais au bord de la piscine
frémissante.
J'ai une mauvaise habitude : lorsqu'un livre m'appartient, je coche les
pages qui me frappent particulièrement. Pour celui-ci, je trouve
qu'il épaissit à vue d'il. Page 1 : cochée
en haut. Page 2 : cochée en haut et en bas (pour me signaler que
les deux côtés méritent le détour). Page 3
: cochée en haut et en bas. Etc
Ce livre est simplement irracontable,
tant est forte la portée de chaque phrase. Un must, et, si l'auteur
est à Londres, je le trouverai.
ENTRE AM ET PM
Remontant dans ma chambre en peignoir de bains, je rencontre Michel Novatin,
directeur de l'établissement.
- Ici, j'ai voulu offrir le meilleur, c'est-à-dire la crème
de l'hôtellerie anglaise (au grand dam de ma direction parisienne,
qui tient au French touch) associée à la gastronomie
française. Notre restaurant, the Oak Room, vient de prendre une
étoile dans le Michelin Lorrain, a décroché quatre
toques chez Gault et Millau. Donc à l'hôtel, le personnel
est anglais dans la mesure du possible (car il est difficile de trouver
des anglais pour les métiers de service, peut-être par héritage
colonial). Dans le restaurant, c'est plutôt l'inverse. Résultat
: nous sommes probablement le meilleur hôtel de Londres.
5 PM
- Monsieur Daudy, je présume ?
- Non, ici, c'est la résidence de Madame Hugo
Sacrebleu, j'ai réussi à le trouver, l'auteur des Anglais
; mais j'ai interverti les adresses. C'est seulement ce soir que je dois
dîner chez l'arrière arrière-petite-fille.
- Il sera difficile de trouver un taxi, me prévient le résident,
car nous nous trouvons dans une banlieue calme. Puis-je vous prêter
une bicyclette ?
J'enfourche la majestueuse machine mais à ce moment, quelques gouttes
se mettent à tomber.
-Non, je ferai de l'auto-stop.
J'expose mon problème au chauffeur d'une voiture prise dans un
ralentissement un peu plus loin. Il m'écoute avec grand intérêt.
- Pas de taxi ? I see, I see. Londres est une ville impossible,
isn't it? Mais vous amener au prochain carrefour ? I can't.
Si vous saviez combien j'en suis désolé !
Ah, un bus !
- Je voudrais me rendre à Redcliff, please.
- Tentez de demander aux passagers, ils connaîtront sûrement,
me répond courtoisement le chauffeur.
6 PM
- Suis-je bien chez Monsieur Daudy ?
- Ah, c'est vous! Installez-vous. Qu'est-ce que vous boirez ?
- L'assemblage symbolique des deux cultures: Whiskey-Perrier, s'il-vous
plaît.
Le neveu spirituel d'Henry de Monfreid (qui lui rendait souvent visite
en Ethiopie) est en verve.
Les lecteurs de FRENCH TIMES en profiteront dans une interview que je
soumettrai à notre chef de rubrique.
9 PM
Marie Hugo est à moitié anglaise. Elle a ainsi doublé
son capital-charme. C'est ici qu'elle peint.
- J'ai quitté la France parce que mon nom y était trop lourd
à porter. Ici, les gens sont plus discrets. Mais il est vrai que
la ville, tout en étant nettement plus vivable que Paris, ne génère
pas les mêmes tensions qui sont facteur, en définitive, de
création.
Autour du saumon sacrifié, une palette de photographes, peintres,
cinéastes, acteurs désirent visiblement se nourrir de l'expérience
des autres. Il règne une sorte de respect, de religion de l'idée.
On boit une histoire intéressante arrivée au cinéaste
bengali Partho Ghosh qui vient de réaliser un film publicitaire
au Japon.
- Les Japonais m'ont engagé parce qu'ils connaissent mon travail,
bien sûr, mais aussi parce que je réside en Allemagne. Vous
auriez dû voir leur désarroi en découvrant ma tête
de métèque. Mon interprète m'a parlé allemand.
J'ai insisté que l'anglais était ma langue. Non m'a-t-il
répondu: vos assistants ne vous feront confiance que si vous parlez
allemand. Ils ne respectent que les Allemands.
- L'acoustique du Barbican se prête curieusement moins à
l'alto qu'au violon, remarque mon voisin Shlomo Mintz, qui vient d'y donner
son concert Brahms au cours de l'après-midi.
- C'est un plaisir de rentrer à Capetown, si belle, si calme, si
parfumée, remarque la suave Lindie ? Après avoir passé
deux années à travers l'Asie et l'Afrique seule sur une
moto. Moi, j'ai un mot malheureux :
- Great ideas often are the fruit of cultural intercourse.
Un styliste anglais fond sur mon aphorisme comme sur une proie, ne faisant
plus allusion dorénavant à l' " interculture ",
néologisme qui n'allait plus me lâcher jusqu'au brandy, pour
le bonheur de tous.
Chacun parle, écoute, respectant une sorte de hiérarchie
des personnalités, le plus éloquent sentant le moment de
passer le crachoir, si j'ose dire. Bref une bonne soirée.
LUNDI, 10 AM
La France est en vacances, le Royame-Uni est en grève. L'Europe
est déjà harmonisée. Peu importe, il me suffit de
traverser le St James Park pour rejoindre le Westminster City Hall, où
m'attend, je l'espère, Madame Elizabeth Flach, Lord Mayor de la
noble cité londonienne. Je l'ai récemment rencontrée
à Paris qu'elle connaît bien : elle y a exercé la
profession de mannequin.
- Lord Mayor, à quoi correspond donc ce titre ?
- Nous sommes deux à le porter à Londres : l'un est à
la City, et moi à Westminster. Je suis en réalité
élue pour un an dans le but de servir d'ambassadrice de ma ville
auprès du reste du Royaume-Uni et du monde.
- Passer de la haute couture à la haute politique, c'est un parcours
naturel, bien sûr ?
- Oui, j'ai fait beaucoup d'action sociale au sein du Parti Conservateur,
lors de mon retour ici, si bien que j'ai fini par jouer un rôle
non négligeable au sein du conseil municipal, où j'ai fini
par m'occuper des problèmes de transport.
- Dans votre position actuelle, les contacts avec les tranches défavorisées
ne doivent pas être favorisés ?
- Bien au contraire, car si avant il pouvait exister les barrières
que vous connaissez dans notre pays (mais qui s'amenuisent, ne serait-ce
que du fait de l'immigration massive dont nous sommes actuellement les
témoins), maintenant, lorsque je visite les quartiers pauvres de
Westminster, je suis accueillie dans le cadre naturel de mon action, et,
croyez-moi, je suis très attentive aux problèmes des gens
qui sont dans l'embarras.
- La reine, Madame Thatcher, vous-même
La France des femmes
aurait-elle du retard ?
- Honnêtement, oui. J'ai l'impression que les politiciens français
se méfient, et ils ont raison, car les femmes parlent moins et
agissent plus.
- Vous êtes très proche de notre pays ?
- Oh combien ! J'ai une maison au Cap d'Ail ; je m'habille chez différents
couturiers parisiens et j'apprécie le mode de vie à la française.
Les restaurants français de Londres me connaissent bien. Je ne
suis d'ailleurs pas la seule à être une " fanatic ",
et je ne saurais trop encourager les Français à venir tenter
leur chance ici. L'engouement est tel que toute entreprise bien montée
a toutes les chances de réussir, en particulier en matière
de restauration, bien sûr, mais aussi de petite hôtellerie
dans la campagne. Par ailleurs, nos châteaux ont un besoin de se
réorganiser pour offrir les services comparables aux Relais et
Châteaux, et je suis sûre que les propriétaires ou
gérants sont demandeurs de ce know how. Le tunnel devrait
être une conduite canalisant l'enthousiasme.
- Les esprits sont pourtant fort différents ?
- Cela, c'est vrai. L'Anglais, indiscutablement plus courtois, garde ses
problèmes pour lui-même ce qui, à terme, perturbe
son équilibre et lui provoque des ulcères. Le Français
laisse sortir impudiquement ses réactions, et puis passe à
autre chose. Je ris toujours de voir un Français protester, mais
parfois, je l'envie.
- Vous regrettez le métier de mannequin ?
- Vous savez, lorsque j'ai débarqué au Bourget en 1956,
j'ai eu le coup de foudre pour la France. Mais à l'époque,
s'habiller signifiait quelque chose. J'ai travaillé pour Christian
Dior, que j'ai connu, puis chez Balmain et Jacques Fath. Aujourd'hui,
les charges que je porte sont simplement différentes !
- Avant, on était galant ; maintenant, on est respectueux ?
- Ce n'est pas cela, puisque la galanterie est l'apanage de la France
et vous-même ne déméritez pas !
(merci)
(je vous en prie). Et mes compatriotes sont aussi déférents
qu'avant.
3 PM
L'un des hommes " in " de Londres est français, et il
est boucher. Comme, naturellement, il n'est pas question de passer un
week-end à Londres sans rendre visite à une boucherie, je
choisirai celle-ci, située au 229 Ebury St.
- Eoh ! You are going to the French butcher, commente le chauffeur
de taxi, que je trouve quand-même un peu familier.
La boucherie Lamartine confirme les propos de Philippe Daudy dans son
interview ; c'est à l'étranger qu'on retrouve la vraie France.
Ce subtil assemblage de viandes, mais aussi de fruits, de légumes,
de fromages qui tous sont les meilleurs du terroir - cela se voit, cela
se sent - tout contribue à recréer ici la place du marché
d'antan.
- Nous allons à Rungis deux fois par semaine, me dit Marc Beaujeu,
le patron. Nous choisissons les meilleurs produits de France, en particulier
au niveau de la volaille. Et puis les meilleurs produits de Grande-Bretagne,
en particulier au niveau du buf. Notre boucherie est celle du bon
goût français, pas nécessairement celle du produit
français.
Une philosophie qui rapporte : 250 kg de foie gras sont vendus chaque
semaine à partir de cet étal.
- Ici, c'est la place de l'église. Les Français y papotent
: les Anglais tentent d'y mettrent à l'épreuve leurs notions
linguistiques, ou au contraire de crâner lorsqu'ils connaissent
bien notre langue. On se passe les adresses, on prépare ses vacances,
on commente les programmes du lycée français
Un rayon de soleil traverse la vitrine, illuminant la tête d'un
veau qui a l'air ravi de se retrouver là
Je traîne devant la Poule au Pot, restaurant français, et
l'Antiquité des senteurs, boutique française aussi, avant
de héler le taxi de mon retour.
7 PM
Le porteur m'aide à descendre mes bagages jusqu'au quai du "
tube " Piccadilly Circus, pratiquement au pied de l'hôtel.
Trois-quarts d'heure plus tard, les portières s'ouvrent sur la
station " Heathrow Airport ", terminal 4. Des chariots disposés
devant les rames. J'y empile mes bagages. Au comptoir d'enregistrement,
l'employée fait des difficultés au passager qui me précède
: il a trop de bagages. Elle lui fait payer un excédent considérable.
Imperturbable, l'Anglais sort une liasse de billets et va régler.
A son retour au comptoir, après que j'ai enregistré ma propre
valise, l'Anglais revient, muni de son coupon. La jeune femme se met alors
à lui faire de grandes excuses, car elle croyait qu'il avait un
billet de classe inférieure, genre " vacances " ou "
apex " ou " famille ", enfin, du genre du mien. De fait,
elle a fait une bourde : le gentleman a payé plein pot et a donc
droit à un poids de bagages plus élevé.
- But why did you not tell me, sir ?
Le sir daigne lui jeter un regard et lui fournir une explication :
- I hate to argue.
90 minutes plus tard, je suis à Roissy CDG 2 (Air France), j'erre
circulairement d'arrêt en arrêt jusqu'au point d'embarquement
adéquat pour la navette (porte 24). Pris dans la cohue des candidats
au départ pour cette navette qui n'est ni spatiale ni spacieuse,
je balbutie des " excuse me, excuse me " piteux et navrés.
Message reçu par mes compagnons d'infortune :
- Qu'est-ce qu'ils nous cassent les pieds, ces British !
THE END
P.S. :
Sans Londres d'un doute, c'est à vous, Lydie et Michael, que je
dois la réussite de mon week-end. Comme vous me deviez un réveillon
parisien pas vraiment triste non plus, considérons que nous sommes
maintenant even Steven !
JPJ

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