ESSAI


CHINE

POLYPHONIE VERSUS POLYCHROMIE

Un essai poétique de Jean-Pierre Jumez

 
Elle est petite et frêle ; moi, je suis un grand échalas.

La voix de Xin-Liang est une mélodie contrastée. Elle caresse avec ses aiguës, mais tue avec ses graves. Le rythme de ses mots aux sonorités inconnues est intense ; sa valse est aérienne, mais sa marche est redoutable. Elle exprime dans sa seule langue bien plus qu'un polyglotte. Son corps est tour à tour douceur et colère. Elle est tour à tour vulnérable et cuirassée.

Elle joue sur quatre cordes.

Moi sur six cordes.

Elle du p'i-p'a.

Moi de la guitare.

 pipa_chinois

Nos courants opposés agissent comme un aimant.

Elle forme une combinaison harmonieuse avec l'instrument. Du fait de la position verticale du p'i-p'a posé sur ses genoux, la touche de l'instrument se trouve près de son cou. Sous son chignon, les aspérités de ses vertèbres forment une délicate ligne incurvée ; quelques cheveux tombent et marquent d'autant la crête de sa fine nuque. Un empan sépare la ligne incurvée du p’i-p’a, dont la touche entre les frettes est rendue convexe par un sculpteur*. Les cordes et la touche, les cheveux et la nuque... quel peintre résisterait devant tel tableau !

En pressant doucement la corde vers le fond de la touche ainsi creusée, elle crée des variations sensuelles dans la hauteur de la note. Comme si ces incurvations étaient autant de réserves de plaisir...

 
*L' espace convexe entre les frettes se nomme "xiang" et sert, par pression plus ou moins forte, à modifier la hauteur de la note, qui peut ainsi s'élever jusqu'au ton supérieur.

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SENSATIONS MULTIPLIÉES

Cette variation de la note sans limites provoque la multiplication des sensations – sans limites, elle aussi. Elle parvient à subdiviser la gamme jusqu'aux plus petits microtrons.

À côté d'elle, je me sens limité, engoncé dans mes demi-tons rigides. Alors, puisque je ne puis diviser, ma seule option reste, bien sûr, d’ajouter ! Je joue deux, trois voire quatre voix simultanément.

Ses doigts, aussi fins et blancs que des baguettes d'ivoire, trouvent largement la place d'évoluer entre les quatre cordes. Elle dispose de l'espace nécessaire pour préparer le pincement, l’attaque de la corde choisie. Elle peut se concentrer sur l’angle d'attaque qu'elle désire. Elle peut imprimer de larges mouvements qui ne seront pas gênés par les cordes voisines. Elle bénéficie ainsi de la plus grande liberté, celle de jeter toute son émotion dans la plus petite particule de l'expression musicale : le timbre.

Moi, mes doigts sont occupés à éviter les cordes si proches les unes des autres qu’ils ne peuvent avoir la même préparation pour extraire les nuances du son.

 C’est moins ce qu'elle dit que la manière dont elle le dit qui ressort.

Xin-Liang&Jumez_guitare&pipa
Pékin 1981: Xin-Liang et Jean-Pierre

Mes pensées à moi, elles sont ailleurs : ma culture, c'est le culte de la quantité. Toujours plus. Davantage de puissance, davantage d'argent, davantage de maisons, davantage de cordes, davantage de notes. D’ailleurs, chez moi, on va même jusqu'à dénaturer certains instruments au nom de cette..."maxime": on a ajouté des pistons à la trompe de chasse, dont la sonorité s'adressait aux entrailles plutôt qu'à l'oreille. Certes, mon bon Monsieur, le cor d'harmonie n'a pas le même éclat ; mais on peut en faire tellement davantage ! De même, on a rajouté des mécaniques compliquées à la pauvre harpe. Alors, aujourd'hui, pour en connaître la vraie sonorité, celle qui vous coupe le souffle,  il faut se tourner vers les harpes "folkloriques" (paraguayenne, vénézuélienne , celtique…). Pour sûr, on adjoindra un jour des clefs sur les flûtes de bambou du Bengale, vous savez, ces flûtes enchanteresses. Ouf, pour le moment en tout cas, le violon a échappé à la « maxime ».

ADMIRATION OU RECONNAISSANCE ?

Avec la guitare, je suis tiraillé entre le plus et le mieux. Elle se prête à toutes les extravagances polyphoniques, celles qui mobilisent l'essentiel de mon énergie. Il est vrai qu'avec mes six cordes, je puis multiplier les combinaisons à l'infini. Une mélodie ne me satisfait pas : il me faut une basse, un accompagnement... Je m'évertue à jouer fugues et mini symphonies, comme si j'avais plus d'un instrument entre les mains. Toujours plus...

Ce que je recueille de mon auditoire, c'est de l'admiration.

Quand elle fait vibrer son p'i-p'a, elle ne s'intéresse pas à la tentation polyphonique. Le développement de sa musique n'est pas inflationniste. Ce qu'elle recherche, c'est l'adéquation de chaque note dans le tissu émotionnel qu'elle désire transmettre.

Ce qu'elle recueille de son auditoire, c'est de la reconnaissance.

Mon éducation musicale m’a imposé de respecter chacune des notes qu’a écrites un compositeur… il y a quelques siècles en arrière. Jouer ces notes à l’identique aujourd’hui revient à dire que le monde n’a pas changé, que l’on perçoit les choses de la même manière. Musique ou musée?

Elle, en revanche, prend son inspiration dans un gongche, une structure harmonique qui lui donne des repères pour qu’elle capte l’essence du morceau. Son rôle d’interprète, c’est à chaque fois d’adapter l’œuvre en fonction du temps et de l’endroit. Elle réactualise systématiquement la composition (le gongche) pour lui conférer l’exacte adéquation avec son environnement. Et même si un gongche lui donne des indications précises, elle a la liberté complète de tricoter entre les notes, en jouant sur les microtons que permet le p’i-p’a. Elle pétrit chaque note.

guitare&pipa

Échange culturel !

Je suis « savant », je débusque, j’analyse, je superpose des tas de notes. J’ai appris à maîtriser l’instrument.

Elle, avec simplement quelques notes, elle est capable de faire vibrer des centaines de cœurs.

Une seule de ses notes remplace en réalité toute ma technique. Mais il lui faut, bien sûr, assimiler toute la technique du monde pour parvenir à jouer cette seule sublime note…

Je me sens pataud avec mon cheminement polyphonique.

Elle s’épanouit dans sa polychromie.

Lorsque j’étudie une grande œuvre, je m’assure que toutes les règles soient respectées, que la logique de la construction soit assurée, que les transitions coulent, et que l’aboutissement soit le fruit de savants développements, habilement enchevêtrés.

Mais ça, c’est au prix de la spontanéité. Des automatismes viennent bien vite prendre le relais de l’inspiration.

Elle me dit : « Une grande œuvre, c’est celle qui n’est pas accomplie ! ».

Après tout, le monde n’est-il pas trop anarchique pour être écrit ? Seule une approche elliptique et incertaine peut transcrire les hoquètements qui nous entourent.

À moi donc de tenter d’en dire moins, et d’en sous-entendre plus.

Je lui dis : « Tout comme une abeille, l’artiste doit butiner le pollen de nombreuses fleurs. Je dois prendre de toi et tu dois prendre de moi. Nos ruches respectives doivent s’étoffer ».

À moi de mieux appréhender l’espace compris entre les notes (et ainsi personnaliser la composition).

À toi d’apporter quelques notions contraponctiques à tes interprétations. Sans te disperser ; de grâce, reste comme tu es : dense, intense,  éloignée de tout verbalisme.

Son p’i-p’a, c’est la densité.

Ma guitare, c’est la diversité.

 

Mais ce jour, densité et diversité se sont retrouvées sur la même portée :


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