PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


LOS-ANGELES - MEXICO - GUATEMALA -
SALVADOR - TEGUCIGALPA

Prison et garages pour une décapotable


Ne jamais se fier aux apparences

A Long Beach, j'achète une étincelante Buick Electra décapotable (375 chevaux), avec la ferme intention d'atteindre la Terre de Feu. Le voyage promet d'être confortable : je dispose en effet de tous les gadgets imaginables, y compris la capote électrique (qui ne fonctionnera jamais), un bar et, si je me le rappelle bien, le tout à l'égout. Le véhicule idéal pour une telle expédition.

Les premiers miles sur l'autoroute longeant le Pacifique sont grisants. Coucher de soleil flamboyant, dans l'heureux confluent de parfums venus de l'océan et du désert. L'autoroute est si large qu'on croirait une piste atterrissage. J'appuie sur le champignon pour tester mon acquisition. Le vent siffle si fort dans mes oreilles que je me sens propulsé par un réacteur. Soudain, une ombre recouvre ce tableau idyllique. Je lève les yeux : un hélicoptère se balance au-dessus de moi, ajustant sa vitesse sur la mienne, probablement 200 km/h. Un bras, prolongé d'un pistolet me fait des signes significatifs. Je stoppe. Deux cow-boys sautent hors de la carlingue, m'éjectent de la mienne et me passent les menottes. Au poste de police :

- La vitesse est limitée à 110 km/h (70 miles). Qu'avez-vous à dire ?

- Mais, Officer, je croyais que c'était la vitesse minimale, dans votre pays où tout va si vite !

- Il se fout de nous, constate le shérif. Au trou !

Après tout, une prison, c'est aussi un moyen de découvrir un pays.

- Si je vous promets de ne pas jouer trop vite, puis-je garder la guitare ?

- All right.

J'y vais de l'étude si mélancolique en Si mineur de Fernando Sor. La mélodie se répand le long des couloirs. Il n'est de meilleure acoustique que celle d'une geôle : aucun tapis, rideau ni meuble ne vient gêner la réverbération des notes cristallines.

Le résultat ne se fait pas attendre : un "marshall" appelle le shérif. L'attendrissement se lit sur leur visage. On me sort de là. Pouvais-je espérer un meilleur Sor ?

 


Je me suis très vite assagi, non par crainte du gendarme, mais parce qu'il est normal de respecter les coutumes du pays dont on est l'hôte. Love it or leave it. Question d'étiquette ? Non, question d'éthique.

*******

Mon char m'attend devant la prison, mais ignore mes sollicitations pourtant pressantes. C'est donc par un garage américain que j'entame cette tournée d'un troisième type : de garage en garage. Les pyramides d'Atitlan ? Pas mal. Mais que se passe-t-il donc avec ma boîte de vitesses ? Au musée de Mexico, je vois mon pont arrière fendu dans ces objets zoomorphes montés sur roulettes; je me remémore l'autodafé de mon moteur au milieu du désert de Mexicali devant la statuette de Huehueteotl, le dieu du feu; je repense à mon radiateur vidé en face de la déesse de l'eau Chalchiutlicue. Quant à cette tête de mort de Coatlicuc, j'y vois un mauvais présage...

 

Restent quand même les concerts. Le public est connaisseur car dans la plupart des écoles, l'enseignement de la guitare est obligatoire. Le croisement culturel qui fait la richesse de ce pays donne ainsi d'heureux résultats sur le répertoire.

C'est un garagiste qui me fait découvrir les mystères de la mescaline, hallucinogène aux effets beaucoup moins spectaculaires que ceux décrits ultérieurement par Ernst Jünger.

Au Guatemala et au Salvador, l'élite foncière forme la majorité du public. les privilèges de cette caste sont si énormes et ses bénéficiaires si peu nombreux que le processus de déstabilisation paraît inévitable. Je prends connaissance des premiers remous populaires... dans les garages, naturellement.

*******

A Tegucigalpa, capitale du Honduras, en vue de rejoindre le fief de Somoza, Managua, où je dois me produire le lendemain, je fais le plein de ma citerne : 100 litres. L'engin, pour une fois, démarre au quart de tour. Mais en marche arrière. Avarie mineure, par rapport à tout ce que je viens d'endurer. Demi-tour opportun et me voilà parti, style rétro, sur la route escarpée menant à la voie panaméricaine. Mais, au bout de quelques kilomètres de pente raide, les freins donnent des signes de fatigue. Ils ne sont pas habitués à être sollicités à l'envers.

Or, je comptais bien parcourir la totalité de ces 500 km en marche arrière. Mais arrive un moment où il faut savoir admettre ses défaites. Cette voiture a simplement décidé de ne pas m'emmener en Amérique du Sud. Elle préférait peut-être l'Alaska. Encalminé, j'abandonne le navire au bord de la route, avec son plein. Voilà donc le présage de Coatlicuc !

Complètement ratiboisé et démoralisé, j'irai en avion tenter de me refaire aux États-Unis, remettant à plus tard cette passionnante exploration.


 

 


 
             
     
                   
Authored and hosted by EDIT Online - Copyright © 1999 Edit - Easy Does I.T. - Internet & Translation. All rights reserved.