| |
|
 |

LOS-ANGELES
- MEXICO - GUATEMALA -
SALVADOR - TEGUCIGALPA
Prison
et garages pour une décapotable

Ne jamais se fier aux apparences
A
Long Beach, j'achète une étincelante Buick Electra décapotable
(375 chevaux), avec la ferme intention d'atteindre la Terre de Feu. Le
voyage promet d'être confortable : je dispose en effet de tous les
gadgets imaginables, y compris la capote électrique (qui ne fonctionnera
jamais), un bar et, si je me le rappelle bien, le tout à l'égout.
Le véhicule idéal pour une telle expédition.
Les premiers miles
sur l'autoroute longeant le Pacifique sont grisants. Coucher de soleil
flamboyant, dans l'heureux confluent de parfums venus de l'océan
et du désert. L'autoroute est si large qu'on croirait une piste
atterrissage. J'appuie sur le champignon pour tester mon acquisition.
Le vent siffle si fort dans mes oreilles que je me sens propulsé
par un réacteur. Soudain, une ombre recouvre ce tableau idyllique.
Je lève les yeux : un hélicoptère se balance au-dessus
de moi, ajustant sa vitesse sur la mienne, probablement 200 km/h. Un bras,
prolongé d'un pistolet me fait des signes significatifs. Je stoppe.
Deux cow-boys sautent hors de la carlingue, m'éjectent de la mienne
et me passent les menottes. Au poste de police :
- La vitesse est limitée
à 110 km/h (70 miles). Qu'avez-vous à dire ?
- Mais, Officer, je
croyais que c'était la vitesse minimale, dans votre pays où
tout va si vite !
-
Il se fout de nous, constate le shérif. Au trou !
Après tout,
une prison, c'est aussi un moyen de découvrir un pays.
-
Si je vous promets de ne pas jouer trop vite, puis-je garder la guitare ?
- All right.
J'y
vais de l'étude si mélancolique en Si mineur de Fernando
Sor. La mélodie se répand le long des couloirs. Il n'est
de meilleure acoustique que celle d'une geôle : aucun tapis,
rideau ni meuble ne vient gêner la réverbération des
notes cristallines.
Le résultat
ne se fait pas attendre : un "marshall" appelle le shérif.
L'attendrissement se lit sur leur visage. On me sort de là. Pouvais-je
espérer un meilleur Sor ?
|
 |
|
 |

Je me suis très
vite assagi, non par crainte du gendarme, mais parce qu'il est normal
de respecter les coutumes du pays dont on est l'hôte. Love it or
leave it. Question d'étiquette ? Non, question d'éthique.
*******
Mon char m'attend
devant la prison, mais ignore mes sollicitations pourtant pressantes.
C'est donc par un garage américain que j'entame cette tournée
d'un troisième type : de garage en garage. Les pyramides d'Atitlan
? Pas mal. Mais que se passe-t-il donc avec ma boîte de vitesses
? Au musée de Mexico, je vois mon pont arrière fendu dans
ces objets zoomorphes montés sur roulettes; je me remémore
l'autodafé de mon moteur au milieu du désert de Mexicali
devant la statuette de Huehueteotl, le dieu du feu; je repense à
mon radiateur vidé en face de la déesse de l'eau Chalchiutlicue.
Quant à cette tête de mort de Coatlicuc, j'y vois un mauvais
présage...
Restent quand même
les concerts. Le public est connaisseur car dans la plupart des écoles,
l'enseignement de la guitare est obligatoire. Le croisement culturel qui
fait la richesse de ce pays donne ainsi d'heureux résultats sur
le répertoire.
C'est un garagiste
qui me fait découvrir les mystères de la mescaline, hallucinogène
aux effets beaucoup moins spectaculaires que ceux décrits ultérieurement
par Ernst Jünger.
Au Guatemala et au
Salvador, l'élite foncière forme la majorité du public.
les privilèges de cette caste sont si énormes et ses bénéficiaires
si peu nombreux que le processus de déstabilisation paraît
inévitable. Je prends connaissance des premiers remous populaires...
dans les garages, naturellement.
*******
A Tegucigalpa, capitale
du Honduras, en vue de rejoindre le fief de Somoza, Managua, où
je dois me produire le lendemain, je fais le plein de ma citerne : 100
litres. L'engin, pour une fois, démarre au quart de tour. Mais
en marche arrière. Avarie mineure, par rapport à tout ce
que je viens d'endurer. Demi-tour opportun et me voilà parti, style
rétro, sur la route escarpée menant à la voie panaméricaine.
Mais, au bout de quelques kilomètres de pente raide, les freins
donnent des signes de fatigue. Ils ne sont pas habitués à
être sollicités à l'envers.
Or,
je comptais bien parcourir la totalité de ces 500 km en marche
arrière. Mais arrive un moment où il faut savoir admettre
ses défaites. Cette voiture a simplement décidé de
ne pas m'emmener en Amérique du Sud. Elle préférait
peut-être l'Alaska. Encalminé, j'abandonne le navire au bord
de la route, avec son plein. Voilà donc le présage de Coatlicuc !
Complètement
ratiboisé et démoralisé, j'irai en avion tenter de
me refaire aux États-Unis, remettant à plus tard cette passionnante
exploration.

|
|
 |
|