PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


MANILLE - SYDNEY - BRISBANE
TOOWOOMBA - MELBOURNE

Randonnée dans les antipodes

Un paquebot américain, le "S.S. Cleveland", me translate vers Manille. Le voyage est un peu décevant : au bar, on ne sert que du coca-cola. Un concert sans trac me permet de m'introduire dans cette société philippine aux multiples talents, davantage unie toutefois par la musique que par une cause politique.


A nous l'Australie !

Évangélisée par l'Espagne, décapitée par le Japon, dollarisée par les États-Unis, cette mosaïque cherche sans cesse à s'auto-noyauter. Tâche difficile pour les Moros musulmans du sud, dont le fusil est un attribut viril, pour les Badjaos, gitans de la mer, qui ne quittent leurs pirogues que pour reposer dans les cimetières de coraux, pour les tribus aborigènes sortant tout juste de l'âge de la pierre, et pour les Tagalogs urbanisés ? La seule langue véhiculaire y est, dirait-on,... la guitare.

*******

De riches Philippins ayant patronné mon récital, je me trouve muni d'un petit pécule qui me permet de franchir d'un coup d'aile les 5000 km qui me séparent de Sydney. L'accès au continent australien est sélectif : d'énormes doses d'insecticide sont pulvérisées dans la carlingue, et on refoule tous les yeux bridés. Ma guitare, elle, passe inaperçue.

*******

A condition que je finance l'opération, le Conservatoire de Sydney accepte d'organiser un concert. La réaction du public est encourageante. Une certaine habitude, un certain métier, me permettent de jeter de la poudre aux oreilles. Il est tentant de poursuivre l'expérience. Je réinvestis donc ce que je viens de gagner ainsi que le reliquat de mes pesos philippins, retenant les salles, louant les espaces publicitaires, commandant des affiches et des programmes aux imprimeurs. Une série de concerts se met ainsi en place. Je prépare en fait ma première "tournée"...

La représentation suivante doit avoir lieu à Brisbane, capitale du Queensland agricole. Le voyage en train est nettement plus calme qu'ailleurs. Au breakfast, soleil levant sur des paysages grandioses. Au lunch, kangourous bondissant. Au dîner, autruches galopant, dingos maraudant, koalas somnolant. Dans tous les cas, on n'est pas privé de désert.

*******

Les préparatifs du concert qui aura lieu à l'Albert Hall vont bon train. Un copain de classe, Michel, m'a rejoint et me donne un coup de main. Je finance aussi de superbes placards de presse..

C'est un guitariste-dentiste qui me soigne une carie. Installé à Brisbane, il y a fait fortune. C'est pourtant un homme frustré, ficelé à sa réussite, qui, serrant les poings, se rabat chaque soir sur sa guitare.

- Vous vivez du bonheur des gens. Moi, je vis de leur malheur.

Il nous invite, mon compagnon et moi, dans son pied-à-terre à Surfers' Paradise, station sportive située au sud de Brisbane. Son pied-à-terre est en réalité un petit palais.

- Un petit tour à skis ? J'ai une barquette avec laquelle on s'amuse bien ! Sa barquette est un monstre marin qui me happe littéralement hors de l'eau et m'entraîne dans son profond sillage. La vitesse est vertigineuse. Un long virage et puis, patatras, j'explose dans les airs et percute la surface de l'eau aussi dure, je le sais maintenant, que du béton. En remontant à la surface, le diagnostic est aisé : pouce gauche fracturé.

*******

Sport et musique sont tous deux animés par le mouvement. Chaque figure tient compte de la précédente et prépare la suivante. Mais aujourd'hui, ils y a incompatibilité. Et ma tournée ? Que faire, l'annuler ? Impensable, puisque j'ai déjà contracté de nombreuses dettes, et je n'ai plus un sou pour les rembourser. La maintenir ? Comment pourrais-je, honnêtement, donner le meilleur de moi-même aux gens qui auront pris la peine de se déplacer pour m'entendre ?

Je tente quand même l'aventure. Mais très vite, ankylosé par un plâtre pourtant réduit au minimum, je grimace sur scène et me rends à l'évidence. Il faut rembourser, sous peine d'une prestation défectueuse.
Le lendemain, au Town Hall d'une ville du bush australien, Toowoomba, je risque de nouveau l'expérience, mais à l'entr'acte, c'est le désespoir. Me reste un recours : mon ami.

- Michel, si je me le rappelle bien, tu avais un bon répertoire de chansons de corps de garde au lycée de Pontoise ? Alors tu vas chanter avec moi, mon vieux; je t'accompagnerai et...

- ... mais tu es fou ! Je ne suis jamais monté sur une scène de ma vie !

- Je t'assure que tu as du talent !

- Mais je ne souviens d'aucune chanson !

- Quoi, tu aurais oublié les paroles de "Janeton", "la Rirette"...?

- Et si quelqu'un comprenait le français ?

- Oui, c'est vrai. Alors, "la Madelon" ?

- Pas les paroles.

- "Auprès de ma blonde" ?

- Seulement le refrain.

- "Au clair de la lune" ?

- Et si j'avais un trou de mémoire ?

- Faux-frère, tu te dégonfles ! Et "Frère Jacques", alors ?

- Je ne vais quand même pas chanter "Frère Jacques" devant des gens qui ont payé plein tarif ?

- Nous le chanterons en chœur, ce sera un tube. En piste !

Ce répertoire, original à cet endroit (où le français en encore obligatoire), associé à une réaction charitable du public, me permettra de ne pas déclarer forfait.

Nous répétons donc l'expérience, plus soignée, dans une autre ville, Newcastle. A la fin du "concert", un médecin vient me voir.

 


- Mais qu'est-ce que c'est que ce plâtre ?

- Pour ressouder ma fracture !

- Et vous jouez avec cela, malheureux ? Passez me voir demain, je vous examinerai gratuitement.

La radiographie montre que, sous les efforts, la fracture s'est aggravée. Le médecin me recasse donc la phalange sous anesthésie, et en profite pour mouler un plâtre remontant jusqu'à l'épaule. Quel abattement au réveil !

- Mais je ne peux plus jouer !

- Veux pas le savoir, la santé d'abord.

Je ne suis naturellement pas assuré, car qui m'assurerait contre les assurances ?

******

L'avenir est sombre. Je me souviens pourtant que la veille, un fonctionnaire du Ministère de l'éducation m'a laissé sa carte. Je l'appelle.

- J'ai trouvé votre spectacle intéressant. Comme vous le savez, le français est obligatoire dans nos écoles (à cette époque !). Je vous propose une tournée dans nos établissements, pour faire découvrir aux élèves le français tel qu'on le parle.

On ne snobe pas une bouée de sauvetage, fût-on un passager de première classe du Titanic.

- D'accord.

Nous parcourrons ainsi le continent australien de fond en comble, présentant ce mélange peu ordinaire de guitare classique et de chansons françaises, après tout classiques, elles aussi ! Nous intégrons de grandes nouveautés, telles "Le Petit navire", et le "31 du mois d'août", cette dernière nous valant d'ailleurs quelques ennuis : "En Australie, observera le ministre au cours d'une animation scolaire, on ne dit pas merde à la Reine d'Angleterre". Un disque sortira même, immortalisant ce répertoire unique.

Sur notre fabuleux roadster "Singer" 1952 en bois, nous irons de village en village, de ferme en ferme à la découverte d'un continent aux mille surprises et aux mille agréments, surtout pour les jeunes célibataires que nous sommes. Les traditions de l'hospitalité sont en effet exemplaires. Nous ne saurions être reçus à une table sans que des jeunes filles soient aussi invitées. Pour l'aspect ethnologique des choses, les créatures sont généralement grandes, blondes, plantureuses. Le mollet est bien dessiné, la peau est dorée, les yeux sont angéliques et la mini-jupe hardie. De surcroît, la carte du tendre, ici, peut se réduire à un simple "I am French" prononcé d'une voix suave. Le ramage, pourtant, ne se rapporte pas toujours au plumage. Lorsque l'accent local est trop prononcé, le sex-appeal en prend un coup.

Souvent, l'Australien semble cependant souffrir de son insularité. D'où une action énergique des autorités en faveur d'équipements culturels et musicaux dont, bien sûr, l'Opéra de Sydney, qui développe la vie artistique. A terme, il s'agit de fixer ce peuple par l'art, ciment fort solide, quoique à prise parfois lente...

*******

A Melbourne, nous sommes accueillis par un couple de Français, les Mora, établis en Australie depuis longtemps. Lui tient une galerie de peinture dans le quartier chic de St Kilda. Elle, actuellement enceinte, y expose ses propres œuvres. Tout en m'écoutant jouer, elle compose des tableaux d'un attrait indiscutable, mais d'inspiration bizarre : des oiseaux sortent des têtes de certains personnages, plantés dans des contextes fantasques, et surtout, ils sont affublés pour la plupart de six orteils au pied droit. Ces œuvres m'intriguent autant qu'elles me plaisent. Je ne m'explique toutefois pas leur finalité.

- Mais, Jean-Pierre, je ne prouve rien ! Ma main est poussée à dessiner des contours dont la portée m'échappe.

Il est vrai qu'on peut être ébloui par une œuvre musicale sans avoir besoin de l'analyser.

J'insiste :

- Pourtant, la peinture, c'est le reflet d'une matérialité. Elle appartient à un autre registre. elle est décryptable.

- Il est vrai qu'on trouve des guides dans les musées, et pas dans les concerts. Mais, je vous assure, mes tableaux se passent d'explication. S'ils ont une signification, elle m'échappe.

*******

Dans le nord du Queensland, à l'entrée d'un village de pêcheurs aborigènes règne une certaine effervescence. Des coups sourds et cadencés nous parviennent. Le pompiste-garagiste-épicier-cafetier chez lequel nous faisons le plein est un vieil Australien au visage barbu et buriné.

- N'essayez pas de traverser le village ! Les aborigènes sont en train de fêter un corroboree* car un de leurs enfants est mort. Une tribu voisine est invitée aux funérailles. Tenez, la voilà !
Trois hommes au visage peinturluré précèdent une cinquantaine de personnes. Ils disparaissent derrière un hangar.

- Ils vont saluer les dignitaires, en présentant leur pénis qui sera malaxé par chacun des hôtes, pour montrer qu'ils ne sont pas hostiles.

- Il y a en effet des signes qui ne trompent pas. Mais on nous interdira vraiment de traverser le village ?-
N'allez surtout pas les provoquer ! Ils cherchent un responsable pour le décès de l'enfant. Pour eux, il n'existe pas de mort naturelle. Ils vont danser toute la journée, jouer du didjeridu, un chalumeau en bambou qu'ils accompagnent en frappant les mains sur leur corps ou en frappant une canne sur le sol.-
C'est ce que nous entendons ?

- Oui. Après, ils vont se taillader les veines, y compris celles du sexe. Le sang tiré de cette subincision sera mélangé à l'ocre pour les teintes utilisées dans leur peinture.

- Ils vont faire de la peinture ?

- C'est même le point culminant. Une énorme fresque sera élaborée par quelques-uns à même le sable. Les autres danseront à une centaine de mètres, puis se rapprocheront de l'œuvre en sautillant, avant de la piétiner pour l'effacer complètement. Ensuite, leur "docteur" interrogera le cadavre, allant jusqu'à le disséquer, pour trouver des indices permettant d'identifier les coupables. Pendant ce temps, le chef improvisera des poésies.

- Mais qui est reconnu coupable, en général ?

- Ce peut être un membre du clan voisin ou un envieux du propre camp du défunt, ou encore un touriste de passage...

- ...le plein, s'il vous plaît !


 

 

 

 

 


 


 
             
     
                   
Authored and hosted by EDIT Online - Copyright © 1999 Edit - Easy Does I.T. - Internet & Translation. All rights reserved.