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Mes
petits concerts marchent bien. Ce que j'avais dans la tête, je commence
à l'avoir dans les doigts. Les lendemains sont moins difficiles...
Je puis continuer mon périple : Hong-Kong, Macao, Osaka. - Quelle sera la durée de votre séjour, ô honorable étranger ? La propriétaire est parée d'une obi et montée sur des gêtas, ces sandales de bois surélevées. - Oh, je ne sais pas, Madame ! Disons... une semaine. - Haï ! Que l'honorable étranger soit le bienvenu. Mort de fatigue, je m'effondre sur le lit. Lorsque je me réveille, j'ignore tout de l'heure et du jour. A tâtons, je cherche l'interrupteur. J'enfonce un bouton au-dessus de ma tête. Le lit se met à vibrer, je me sens tout gourd. Pas désagréable, mais surprenant. J'appuie sur un autre bouton, toujours à la recherche de la lumière. Cette fois-ci, c'est le sommier qui est agité de secousses rythmiques. Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Un troisième bouton. Ah ! Enfin une lueur. C'est la télévision. Au moins je puis me repérer et tenter de localiser une lampe. Mais... qu'est-ce que c'est que ce programme ? J'entends des soupirs, des gémissements. Fichtre, des partenaires aux yeux bridés reproduisent des scènes qui sont plutôt l'apanage des estampes ! Mais enfin, où est donc cette sacrée lumière ? Grâce à la lueur, je pianote le clavier qui se trouve à la tête du lit. Se déclenchent successivement un programme de musique douce, une bande magnétique diffusant des encouragements suggestifs - même en japonais - un miroir pivotant au plafond, un jet d'eau luminescent éclairant ce tableau où, de toute évidence le célibataire n'a pas sa place. Pas vraiment affolé, mais quand même intrigué, j'enfile un kimono suspendu à la porte et je descends à la réception. - Madame, le raffinement de votre établissement dépasse mes prévisions les plus optimistes. Un détail cependant : quel est le prix de l'honorable chambre ? - Voici votre honorable facture. Le prix pour une heure, c'est 3000 yens et vous êtes resté jusqu'à présent 18 heures. Le total est donc de 54 000 yens (1.800 F de l'époque). Puisque le seigneur n'a pas émis le désir de faire fonctionner la caméra automatique, je ne compte pas de supplément. Le "love-hotel" est une tradition ancestrale de ce pays surpeuplé. Même les couples mariés y ont recours, tant l'intimité est rare. Mais pour moi, l'expérience est aussi onéreuse qu'incomplète. - Je vous demande pardon, je me souviens tout-à-coup que l'on m'attend d'urgence à Tokyo. Mais n'oubliez pas de me compter encore trois minutes supplémentaires. - Haï ! Que le voyage soit favorable à l'honorable étranger ! ****** Le grand guitariste de l'époque, Jiro Matsuda, de passage à Osaka, a accepté de me rencontrer. - J'ai téléphoné à l'organisateur d'un festival à Tokyo. Il propose de vous inclure dans son programme ce soir. Vous y joueriez trois morceaux. Êtes-vous d'accord ? - Haï ! - Alors, filez prendre le "bullet train", le super express*. Je ramasse ma valise, mes deux sacs (je me suis un peu chargé), ma guitare et m'engouffre dans le métro. Me trouvant en début de ligne, je trouve une place. Mais au premier arrêt, une vague humaine déferle dans le wagon. Tant bien que mal, je reste au milieu de mes possessions. Station suivante : une lame de fond submerge la rame. Je suis soulevé dans les airs. mes bagages partent dans tous les sens. Je tente de me porter en direction de la guitare, que je parviens à rejoindre. Mais du coup, je perds la trace de mes autres biens. Demander du secours ne sert à rien car cette foule n'est pas l'addition d'individus, elle est une entité. Encore une gare. Flux et reflux.. J'en profite quand même pour accrocher un sac. Mais attention, il me faut descendre à la prochaine. Voyons, élaborons une tactique. J'utiliserai la vague descendante pour poser guitare et sac sur le quai, remontant à la faveur de la marée montante. Me restera à localiser valise et sac et à redescendre avec toute la célérité possible. Tout se passe comme prévu. La guitare et le sac sont transbordés sur le quai, et je suis en possession du reliquat de mes effets. Mais, comme je me trouve au fond de la voiture, impossible de ressortir. Et maintenant, la foule est bien trop dense pour que je puisse espérer faire un pas vers l'issue. Le train va bientôt démarrer. Adieu guitare, adieu souvenirs accumulés depuis mon départ ! Et...
adieu concert ? Ah non alors ! L'énergie de l'espoir vient à
ma rescousse. Je me hisse sur les épaules de mes voisins, attrape
mes bagages et BANZAI, je me lance dans un crawl insensé sur ce
flot de dos nippons. Comme j'approche de la béance salutaire, les
portes automatiques entament pourtant leur processus irrémissible
de fermeture. Jouant le tout pour le tout, je jette mes deux colis en
direction du quai et redouble de brassées furieuses. Mais les battants
se rapprochent trop vite l'un de l'autre. Dans une ultime manuvre,
je lance un bras en avant. Les deux portes s'unissent pour coïncer
ma tête et mon épaule droite. AUX ARMES, m'égosillé-je.
Par la pellicule de sueur qui embue mes yeux, j'entrevois le gant blanc
d'un contrôleur. Un geste autoritaire stoppe la machinerie qui allait
soit me défenestrer, soit m'écarteler. |
- Parlez-vous français ? - Haï ! - Vite, appelez la police, et débarrassez-moi de ce bonhomme ! - So deska ! La police, ce n'est pas ici, mais je vais vous faire un plan... Personne ne pouvait ni ne voulait m'aider. Un homme ivre est ici intouchable car il est exonéré pour quelques heures des contraintes extraordinaires qui aliènent d'ordinaire sa liberté. ******* A Tokyo, je préfère prendre un taxi. Dans le théâtre, on me guide vers les loges. Des sons de guitare fusent de tous les côtés. Je pose mes affaires et arpente le couloir. Quelle n'est pas bientôt ma surprise d'entendre des traits d'une vélocité extraordinaire. J'ouvre une porte : un jeune Japonais est en train de se chauffer. Ses gammes sont éblouissantes. Je pose mon oreille sur une autre porte. Des bribes du "Capriccio diabolico" au titre adéquat, me parviennent. Ailleurs, un gosse débite des tranches de "la Cathédrale", un morceau de bravoure. Petit
à petit, mes zygomatiques se contractent, mon front se ride, mes
mains deviennent moites. Bref, j'ai le trac, partagé entre l'admiration
que je porte à ces artistes, et la crainte que m'inspirent ces
concurrents. - Honorable JUMEZ-SAN, vous êtes attendu sur le plateau ! - Une seconde ! Un bout de corde dépasse. Je prends une paire de ciseaux et, si troublé, je la sectionne en son milieu, au lieu d'enlever le morceau superflu. En catastrophe, je la remplace. - JUMEZ-SAN ! - Une seconde, je renoue un lacet ! Fébrilement, je tente de glisser une corde neuve dans le chas de la cheville. L'un des témoins de la scène se détache de l'entrebâillement. Plein de commisération, il vient me secourir. - JUMEZ-SAN !
Je me précipite vers la scène, heurtant au passage un décor,
ratant une marche, cognant ma guitare. Essoufflé, je débouche
sur le plateau. Horreur, ils sont au moins 3000 qui, silencieusement (car
les applaudissements ne sont pas encore entrés dans les murs),
attendent ma prestation de pied ferme. Ma panique est indicible. Je subis
une coupure de secteur généralisée. Ai-je vraiment
joué ces trois morceaux ? Même aujourd'hui, je ne puis répondre.
Et le cas échéant, la musicalité était-elle
honorable ? Est-ce à pied ou en fauteuil roulant que je suis ressorti
? Je suis forcé de m'en remettre à des témoignages.
Et pourtant, deux ou trois jeunes gens viennent me demander de leur donner des cours. Est-ce à dire que les doigts retrouvent un morceau comme un cheval retrouve l'écurie ? En tout cas, si musique il y a eu, elle s'apparentait à une reproduction, certainement pas à une production ! Mais comment ces jeunes gens peuvent-ils s'intéresser à à ce qu'ils viennent d'entendre? La seule réponse, c'est que, dans leur soif de s'initier à la musique occidentale, ces Japonais, à l'époque, sont intéressés par l'exotisme que je représente. Victime de cet engouement, je suis forcé de ne pas abandonner. Pendant trois mois, j'enseigne donc dans l'Empire Levant, m'initiant parallèlement aux rudiments du biwa, cousin éloigné de la guitare. Des joueurs de koto prennent connaissance de mon répertoire. Leur capacité d'assimilation restera pour moi un mystère. Bien plus tard, ils conquerront (aussi) le monde de la guitare, en produisant des virtuoses incomparables. Et chaque fois ces tempéraments resteront insondables. L'un jouera l'intégralité des "Tableaux d'une exposition", me rendant témoin de l'impossible. L'autre gagnera haut-la-main un concours prestigieux en Grande-Bretagne et, rentré à Tokyo, se sectionnera volontairement les tendons de la main gauche. Un troisième gagnera le concours de Radio-France en interprétant une suite de Bach de manière éblouissante. Il prendra ensuite chez moi une guitare et rejouera intégralement cette suite qui l'a porté au zénith; mais il ne s'apercevra pas qu'une corde était accordée dans une autre tonalité, et qu'il exprimait ainsi une cacophonie totale. Plus tard, la guitare fera de tels prodiges au Japon qu'en 1989, c'est un guitariste français, Claude Sciari, qui sera le premier étranger à se présenter à des élections sénatoriales dans ce pays, dont les frontières ne sont pas réputées pour leur perméabilité.
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