PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


SINGAPOUR - BANGKOK - VIENTIANE - PHNOM-PENH

Déchirante issue pour une romance

C'est au fond de la dernière cale du navire que je navigue vers l'Extrême-Orient, en compagnie d'une centaine de jeunes gens empilés dans une salle commune. Seule une échelle escarpée débouchant sur le pont, dix étages plus haut, nous rappelle que nous ne sommes pas dans un sous-marin. Personne n'aurait d'ailleurs l'idée d'en faire l'ascension, tant les conversations sont animées. Le vin, gratuit, délie des langues qui ne demandaient que cela. Certains ont vécu dans des ashrams, d'autres ont vu les fêtes de Goa, des flûtistes ont étudié à Madras... Ce ne sont pas les hordes de "hippies" fuyards qui investiront ultérieurement ces rives. Ces aventuriers sont là pour découvrir, s'imprégner, butiner. Drogues et passeports ne font pas encore l'objet de trafic. Quelle que soit l'heure du jour et de la nuit, le réfectoire ne désemplit pas. S'y relaient les bridgeurs, les narrateurs, les conteurs, les chanteurs et... les guitaristes, créant un joyeux tintamarre. Personne ne changerait pour une première classe.

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L'accostage à Singapour procure une sensation équivalente à celle que j'ai pu éprouver lors de mon arrivée à Karachi. Mais le contraste est en quelque sorte inversé. Cette fois-ci, ce sont la propreté et l'ordre de l'Extrême-Orient qui choquent le passager fraîchement débarqué.

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Un concert est rapidement organisé, encore une fois grâce à l'Alliance Française. Je me fais vite des amis qui m'emmènent dans le tourbillon incessant agitant cette plaque tournante : cérémonies chinoises aux coutumes violentes (flagellations, transpercement d'organes et autres réjouissances); Sato Lane, où les familles réveillonnent en attendant que l'ancêtre agonisant veuille bien se décider; expéditions dans la jungle malaise où malaisée est la progression au kriss (serpents refoulés au bâton, sangsues décollées à la main)..


Surpris par la rentrée intempestive des parents d'une prude, mais ravissante Chinoise, je me vois forcé de sauter du balcon de sa chambre, située au second étage. J'atterris sur la margelle du trottoir, me fracassant la cheville.


Crispé par la douleur, je parviens pourtant à ramper jusqu'à la rue et à me hisser dans un taxi qui me ramène chez mon logeur, Monsieur Rouffiat, le chef de cuisine de l'hôtel Singapoura. A la vue de mon pied énorme, il me charge immédiatement dans sa fourgonnette et me transporte jusque devant ses fourneaux.

 


Son chef de plonge, un vieux Chinois au visage buriné, examine les dégâts. Je connais le verdict : il s'agit d'une énorme luxation. J'en ai pour trois mois. L'employé se met alors à me triturer, me faisant hurler. Rouffiat m'apporte un verre de rhum. La manipulation se poursuit et devient carrément une séance de torture. Je ruisselle, je halète, je hoquette, je défaille. On amène un baquet d'eau bouillante. Mon chiropracteur y trempe la main en souriant, l'air de dire, vous voyez ce n'est pas chaud. Il y plonge mon pied déjà atrocement douloureux. Je tente d'articuler le cri de la langouste, mais il y a une panne de son. Rouffiat profite de mon gosier béant pour y verser force eau-de-vie. Avec un grand sourire, le Chinois indique que le spectacle touche à sa fin. Il recouvre ma cheville de bouse de vache, l'entoure de paille et emmitoufle le tout d'une bande Velpeau.

Et le surlendemain, après des adieux aussi déchirants que ma chute, c'est en auto-stop que je pars pour Bangkok, à peine affecté d'une claudication.

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Sable fin et guitare sèche

Bangkok, Chiang-Maï, Vientiane, Luang-Brabang, Angkor Watt, Phnom Pehn, soit à dos de train (sur le toit), soit en auto-stop, soit à bicyclette (pour la visite des temples). L'émerveillement devient si quotidien que j'ai l'impression d'acquérir une nature spasmophilique. La paix qui règne sur cette région est ancrée sur les visages souriants.


On n'imagine guère une propagation du cancer vietnamien.


Au départ du train qui doit me ramener de Nongkaï à Bangkok, le contrôleur propose aimablement contre un dollar de supplément une couchette agréablement meublée pour le voyage. L'inflation n'a pas encore exercé ses ravages.


Nombre de services sont proposés aux hommes, en Extrême-Asie. Ultérieurement, dans les restaurants de luxe coréens, deux hôtesses seront par exemple attachées à mon service. L'une massera délicatement ma nuque, alors que l'autre découpera adroitement le pénis de taureau servi en hors-d'œuvre. Dans une maison japonaise, l'épouse du maître de maison apportera à genoux les algues séchées ou la sauce de soja, les yeux rivés au sol, sortant à reculons.


La misère ou la tradition peut expliquer certains services rendus aux hommes, dans cette région. Mais en dernier ressort, la femme, comme ailleurs, assume son rôle réceptif et donc son rôle décisif. L'homme est feu, actif et combatif. La femme est eau, elle épouse les contours. Mais elle a le pouvoir d'éteindre le feu.
En tout cas, un dollar pour cette hétaïre, c'est aujourd'hui trop lourd pour ma bourse.


 


 


 
             
     
                   
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