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BANGKOK
- CÉLÈBES - BORNÉO - JAVA
Last
but not least

La guitare : une nouvelle vague en Indonésie
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La prison Nardyao, cela vous dit quelques chose ? me demande le médecin
de l'ambassade de France à Bangkok.
J'en ai en effet entendu parler : c'est là qu'on y incarcère
les jeunes drogués occidentaux.
— Figurez-vous que s'y trouve en ce moment l'un de vos collègues,
« Baba », dont la guitare a attiré l'œil des douaniers
à l'aéroport. Il y cachait quelques grammes d'héroïne.
Il en a pris pour 36 ans.
— Mais je croyais qu'une caution judicieusement répartie
entre les parties prenantes (qui ne sont pas toujours civiles) permettait
aux délinquants de se sortir de ce genre de mauvais pas ?
— Encore faut-il que l'intéressé soit riche ou qu'il
ait une famille aisée ! Il devient alors l'objet de sollicitations
diverses. Une fois sa libération, il peut toutefois être
attendu par d'autres services qui le remettront en prison pour défaut
de visa. La vache à lait est ainsi un peu plus sollicitée.
Mais pour Baba, aucun soutien, aucune perspective. Je pourrais lui faire
parvenir une guitare, si vous m'en procurez une.
Bien plus tard, grâce à une véritable chaîne
de solidarité, Baba se verra doté d'un instrument, de nombreuses
partitions, et aussi... d'une fiancée toulousaine qui, mise au
fait de ce désarroi, a engagé avec lui une correspondance
pour le moins fructueuse.
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Cette
tournée en Extrême-Asie se termine par un séjour en
Indonésie, submergée par un tsunami de guitares.
Aux Célèbes, les Torajas fêtent un deuil important.
Le défunt a lui-même agencé cette cérémonie
monumentale, qui va s'étaler sur un mois. On sacrifie un grand
nombre de buffles, on marie de nombreux couples, on boit quantité
de bière de palme. La liesse est immense. Ce personnage, comme
tout Toraja, a atteint son but : il est mort. Sa vie n'était qu'une
longue préparation à l'au-delà. Le terme de la vie
ne signifie pas la fin de l'existence. La fin n'est pas une finalité.
L'Occidental redoute la mort. Les autres redoutent l'absence de progéniture.
Aujourd'hui, le vénérable ancêtre a laissé
une grande descendance. Des chants et des danses spectaculaires accompagnent
le madabong, l'ensemble des festivités. Naturellement, les jeunes
y participent avec leur guitare.
À
Bornéo, une compagnie pétrolière met à ma
disposition un hélicoptère pour remonter les rivières
inaccessibles. Les Dayaks se regroupent dans des grandes habitations communes,
les longhouses.
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Au cours des veillées,
la coutume s'y transmet, selon les rites ancestraux. Deux instruments
s'y côtoient : le valiha, copie conforme de l'instrument national
malgache, qui a accompli les 6000 km de traversée sans altération,
et, bien sûr, la guitare.
Java, île de sensualité, de finesse, d'élégance,
de suavité, de grâce, de parfum...
Le
wayang-orang, ramayana mimé, est accompagné d'une flûte
caressante, d'une voix susurrante. Des ralentissements d'une extrême
délicatesse apportent un suspens rythmique qui fait délicieusement
dériver l'auditeur. Les jeunes, là aussi, se précipitent
sur la guitare. L'engouement n'est que le reflet d'une ruée vers
l'Occident. Il y a peu de correspondance entre la guitare et la musique
traditionnelle javanaise, basée sur des timbres idiophones et des
gammes pentatoniques.
Un peu dépassé par les talents que j'y rencontre, je fais
venir quelques étudiants en France qui, comme il fallait s'y attendre,
peineront à réintégrer leur pays natal, peu disposé
à avaliser leur passage à la culture occidentale.
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À
Djogiakarta, le temple de Borobudur se dresse, stupéfiant. Outre
qu'il s'agit là de l'un des chefs-d'œuvre de l'architecture
bouddhique, sa signification allégorique est une source de méditation.
Le soubassement de ce monument colossal représente le khamadhatu.
C'est le monde des désirs et de la concupiscence, le premier palier
de l'évolution de l'homme. Cent soixante bas-reliefs montrent bonnes
et mauvaises actions commises au cours de cette étape. D'où
les scènes figuratives que l'on sait qui, hors contexte, horrifient
le visiteur pudibond et peu inquisiteur.
Au deuxième niveau, des terrasses quadrangulaires évoquent
la période intermédiaire, le rapadhutu. L'homme est libéré
de ses désirs, mais reste attaché au monde matériel.
Le niveau supérieur, lui, est composé de trois terrasses
circulaires. Soixante-quatre bouddhas méditent dans des stupas,
sortes de niches en forme de cloche. C'est la sagesse, l’ode au
détachement spirituel.
Un stupa géant enfin domine le tout. Il est vide. C'est l'arapadhatu,
le nirvana, l'univers de l'esprit libéré du corps. Cette
ascension vers la pureté est l’allégorie du parcours
vital.
Pure est la musique à laquelle je n'ai su résister. Moins
pur est ce professionnalisme qui lui est attaché. Le stupa est
encerclé par le soubassement. Source de plaisir devenue source
de revenus, l'art en tant que métier est dénaturé.
La beauté est mise à prix. C'est une chose et son contraire.
Une carrière devrait être épurée, quitte à
ce que les comptes ne soient pas apurés. Le cas de l'artiste, population
interstitielle, n'est pas prévu. Normal, puisque son angoisse est
réputée féconde. L'Occident nourrit sa création
de ses déchirements. Et pourtant, « En jouant du violon,
vous vous approchez de Dieu », avait clamé Spinoza.
Funambule sur six cordes, j'ai fait de mes désirs une réalité.
Mais aujourd'hui, entre le but et le sens, l'apaisement et l'assouvissement,
la fin et les moyens, je vacille.
À VOUS LES STUDIOS.

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