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Prisonnier de son succès, l'interprète qui a "fait un tabac" est bien obligé de débiter ses tubes. Il devient un débit de tabacs. Non merci. Dorénavant, une partie du programme sera consacré à des oeuvres pour chant et guitare. Un hasard, bien sûr. Nous parcourons l'Afrique
qui va s'urbanisant. Le continent de la musique innomée se transforme.
A Lagos la mégapole, le tam-tam a fait place au transistor et au
tube cathodique. La lettre que me remet un jeune étudiant pour
me demander des partitions se termine par la formule suivante : "A
vous les studios". Puisque c'est la locution employée en fin
de message télévisé, la concordance s'impose. A l'entrée, on tamponne la main des clients (la paume pour les plus noirs d'entr'eux). La consommation est comprise avec l'entrée : whisky ou haschisch. Sur scène, Fela se balance en compagnie de ses musiciens. Ses épouses, éparpillées dans le local, soulignent le rythme par des mouvements cadencés. Un demi-millier d'Africains assis, vont écouter le musicien toute la nuit. Les temps ont changé : le "concert" semble être maintenant entré dans les moeurs. C'est ici, in vitro, que se manifeste la percée occidentale. Sur scène, Fela lance des messages qui le feraient massacrer par n'importe quel chef tribal. Il remet en cause, par exemple, l'ordre social. Les points de référence sont Thatcher ou Reagan. Il y a même des allusions érotiques dans ses paroles, autre nouveauté sur le continent puisqu'on n'y connaissait pas ce genre de frustration. La musique, elle, est hybride : influence occidentale bien sûr, par le biais caribéen, sud américain ou par le jazz. Retour aux sources, en somme. Roots. On perçoit aussi de temps à autre une parabole sur des thèmes colportés par les griots, qui ont tant intrigué nos ethno-musicologues. Le Noir qui a vu le Blanc qui a vu le Noir. Et pendant ce temps-là, en Europe, les spectateurs font le contraire. Ils quittent les gradins pour danser au cours des concerts. Le Blanc qui a vu le Noir qui etc... Le voyage avec une cantatrice, fût-elle une épouse, n'est pas simple. Les recommandations professorales sont même pesantes. Il fait trop chaud, il fait trop froid. Il faut que le larynx soit conditionné, mais pas l'air. La glotte doit être lubrifiée, les cavités nasales dégagées, les bronches claires, tralalère... Le chanteur se sent touché par une grâce divinatoire. Il perçoit une lumière cachée à l'homme normal, qui croupit au fond de sa caverne. Le timbre de la voix, c'est la couleur de l'âme. "Change-t-on de pensée en changeant de langage ?" s'interrogeait Musset. Le chanteur occidental pense modeler son être en travaillant sa voix. Il lui arrive même de se sentir possédé comme un Africain ou un Asiatique. Bloquant ses sphincters, soulevant son diaphragme, il ressent, en activant son larynx, une ondulation des viscères à laquelle rien n'est comparable, y compris les joies du mariage. Cette union née sous le signe du chant subira ainsi son chant du cygne. Même si je suis incapable de désaimer, je suis capable de m'avouer vaincu. A Brazzaville, on
annonce un concert spécial, qui sera une confrontation entre un
guitariste français de passage et les musiciens des environs de
la capitale. Les virtuoses locaux sont recrutés par le canal de
la radio et de la télévision, ainsi, bien sûr, que
par les tambours parlants. |
La salle est comble. Plusieurs anciens s'y tapissent, enserrant qui une harpe-luth, qui un mvet (arc musical), qui une trompe. Dès que l'un d'eux monte sur le podium, le public éclate de rire. C'est un vieux, il ne sait même pas jouer de la guitare. Il a l'air ridicule, avec son instrument rétro. Le pauvre homme ne sait où se fourrer. Les autres subissent les même railleries. Suis-je vraiment dans cette région où, quelques années auparavant, cette cérémonie funéraire m'avait fait entrevoir un nouveau monde, fait de sonorités et de rythmes produits sur des instruments inconnus ? Aujourd'hui, la guitare prend le dessus, inutile d'en disconvenir. Elle personnifie le miroir aux alouettes blanches. Dire que je l'ai propagée ! Enfin, si guitare il doit y avoir, qu'au moins elle ne soit pas trop médiocre... Le Zaïre aussi
se modernise. La guitare y est reine. elle accompagne même l'hymne
national. De Lumumbashi, au sud, il faut rejoindre Kisangani, au nord. Sur le papier, il existe bien une liaison hebdomadaire. Cependant, la compagnie omettant régulièrement de régler ses factures de kérosène, la fréquence s'en trouve sensiblement réduite. Il est donc fort difficile de trouver une place, même avec un "matabish". Et le roi des Belges n'a laissé ni routes, ni voies ferrées. Alors, même avec une réservation en bonne et due forme, on trouve à l'embarquement 300 personnes qui ont tenu le même raisonnement, ont utilisé les mêmes procédures, et nourrissent les mêmes espoirs. Il faut matabisher un peu plus. Mais si l'avion vient réellement, et qu'il décolle, il faut aussi compter avec deux escales, où c'est le même tableau. Facile d'imaginer la situation du responsable local : il voit son avion arriver archi-plein, alors qu'il s'est engagé pour des raisons qui lui sont propres (peut-être) à embarquer ses favoris. Pour se tirer du mauvais pas, il force les passagers à descendre, prend leur passeport, et fait remonter ceux dont la tête, comme par hasard, lui revient, casant ainsi partie de son contingent. Une centaine de clients auront donc le plaisir d'un séjour d'une ou deux semaines dans cette charmante villégiature.
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