PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


JE VOUS SALUE PARIS

Le promontoire


Concerto pour Guitare Classique et Trio Jazz avec Claude Bolling

Enfin, me voici rendu à Paris. Le cosmopolitisme de cette cité permet d'y perpétuer ses voyages. Mais le soin du déplacement est laissé aux autres. En Polynésie, j'avais éprouvé une impression similaire : aplati dans une barque à fond de verre ancrée dans la passe d'un atoll, la faune marine avait défilé sous mes yeux à la marée montante : squales, murènes, tortues, rascasses... Il suffit de jeter l'ancre à Paris, et d'y ouvrir les yeux pour être au centre d'un incessant ballet de visiteurs, ballottés par la marée des avions, refluant dans toutes les directions. Évidemment, la différence, c'est qu'on n'y trouve pas de requins.

La majesté architecturale de Paris crée aussi pour le musicien un attrait supplémentaire. Musique et architecture sont les deux arts qui se passent de modèle, qui ne cherchent pas à imiter la nature. Ce sont, en quelque sorte, des cousins, ceux qu'à si parfaitement démasqués Paul Valéry dans "Eupalinos".

Je vous salue Paris, pleine de grâce.

*******

Horreur ! Ma guitare est craquelée. Le luthier m'accable de reproches. J'aurais dû la sécher dans les pays humides, et surtout l'humidifier dans les pays secs. Je me défends. Plus le bois de la guitare est sec, plus sa table réagit. La membrane frémit alors à chaque effleurement. Elle devient fougueuse, chatoyante. Il le sait bien, lui, le luthier, qui utilise des bois ayant quelquefois séché pendant un siècle. Lorsque le bois est imbibé d'eau au contraire, elle s'affadit, soporifique, frigide. La tentation est donc forte de ne pas prendre de précautions (des humidificateurs), qui risqueraient d'affecter le son. Mais cette fois-ci, j'ai outrepassé les limites du permis. Il faudra la réparer en glissant des lamelles de bois microscopiques dans les craquelures.

L'opération s'étend sur un mois. Me reste à emprunter un autre instrument pour mon prochain disque. Au musée du Conservatoire de Paris, se trouve une guitare Torrès, véritable orgue, que son propriétaire, mon professeur de guitare (et celui de Raymond Devos) Jean Lafon, me prêtait volontiers. C'est elle qui, associée à l'art de son détenteur, m'avait ouvert cet univers musical dont je suis aujourd'hui captif. Mais au musée, remis en présence de ce trésor, déception : le lustre et le crême, qui donnaient envie d'entendre ce que l'on voyait, se sont affadis. Les nervures irisées n'ont plus la même eau. Le son est terne, la résonance est courte, le timbre est plat. Une guitare doit vivre. Elle se meurt si on ne la touche pas. Je ne puis que la replacer dans son suaire car ce n'est pas en quelques jours que je pourrai la réanimer.

*******

Les tournées se succèdent et le répertoire évolue. Je ne tiens pas à jouer aux quatre coins avec l'affligeant espéranto musical qui barbe un public mal guidé. Le jazz se profile à l'horizon de ma guitare : c'est la création à Paris du concerto de Claude Bolling. Une tournée aux États-Unis se prépare. Mais, quelque temps avant le départ, coup de téléphone :

- Allô, ici Claude Bolling. Je suis désolé, mon vieux, mais je dois faire une musique de film, il me faut décommander la tournée.

Scrogneugneu ! Où trouver un pianiste pour le remplacer au pied levé et au mois d'août ? Tous mes amis sont en vacances ou en tournée. Bien que l'annuaire serve à cette période de liste d'abonnés absents, je tente d'appeler les noms inscrits sous la rubrique "pianistes". Une charmante personne finit par me répondre. J'expose la situation.

- Aucun problème, je suis versatile et je bénéficie d'une réputation flatteuse outre-atlantique.

J'engage immédiatement cette voix engageante.
Quelques semaines plus tard, nous débarquons dans la première ville de la tournée. En arrivant au centre, ma partenaire fait brusquement arrêter la voiture.

- Monsieur Jumez, voyez-vous ce que je vois ? Mon nom plus petit que le vôtre sur les affiches ! Il faut les faire retirer immédiatement !

- Je suis à vos ordres, naturellement. Mais vous savez, dans la fièvre du changement, les organisateurs n'auront pas prêté attention à ce détail. Ne vous inquiétez pas, vous savez bien que la musique parlera d'elle même et que le public rectifiera cette méprise dès l'écoute de vos premières notes.

- Je renifle votre stratagème : vous engagez un Premier Prix de Conservatoire de Région et, manoeuvrant dans l'ombre, vous vous faites mousser !
Interloqué, je continue de la raisonner :

- Ecoutez, Madame, dans la situation inverse, je n'aurais rien dit. Mais téléphonons aux organisateurs pour qu'ils prennent les mesures qui conviennent dans les autres villes.

 


- Il faut changer ces affiches tout de suite, c'est capital.

A la répétition, la fête continue :

- Au centre de la scène, mon piano !

- Mais où me mets-je donc, ma chère virtuose ?

Suis-je bête, au coin.

- J'utiliserai la grande ouverture du piano, cela conviendra mieux à la salle.

- Mais on n'entendra plus la guitare ! imploré-je.

Rien à faire. Plus tard :

- Et mon cachet ?

- Demain, si vous le voulez bien. Cet imprésario m'a reçu plusieurs fois, n'ayez aucune crainte.

- Pas question. La moitié avant de monter sur scène, la moitié à l'entr'acte. J'ai d'ailleurs fait faire cette robe spéciale munie d'une poche secrète sur le ventre.

Effectivement, on la croirait enceinte.

Durant le concert, je multiplie les effets de rasgueados et d'attaques butées pour montrer que j'existe. A l'entr'acte pourtant, quelques auditeurs montent sur la scène et ferment le piano...

Ce chemin de croix est un relent plutôt qu'un souvenir. Le rêveur et l'arriviste ne cohabitent pas.

Surtout lorsque l'arriviste n'est pas arrivé. Il est vrai qu'à l'inverse du compositeur, l'interprète ne peut avoir la consolation du succès post-mortem. Sa carrière ne souffre pas la procrastination. Comme pour le comédien, it's now or never.

*******

A partir de mon promontoire, j'organise mes excursions, toujours aussi nombreuses. Le voyage, le mouvement..."Pour peu de temps seulement la lumière est parmi nous. Marchez pendant que vous avez la lumière". Saint Jean avait pensé à moi. "Marcher" est une nécessité pour l'interprète.
Pratiquement déjà, il doit chercher son public là où il se trouve. L'évolution des transports lui permet de rencontrer ce public de plus en plus fréquemment, dans des endroits de plus en plus éloignés. Il est victime du progrès car l'avion ne contribue pas forcément à son élévation. Lorsqu'il fallait au musicien des semaines de voyage, il avait largement le temps de se mobiliser sur sa destination. Il libérait à chaque concert une accumulation d'énergie bien supérieure. Au rythme d'un concert par jour, les choses changent. Seule la routine peut se substituer à l'inspiration. Il convient donc de résister à l'illusion que procure le miracle aérien. Le voyage, ce n'est pas du temps, mais de la distance. Heureusement, les décalages horaires sont là pour nous le rappeler.

*******

Épisodiquement, des événements viennent aussi troubler la béatitude que procurent nos tapis volants. A Tel-Aviv, l'Airbus s'arrache difficilement du sol, tant il est plein. Quelques secondes plus tard, explosion. L'avion se cabre, pique vers les orangers, rase les branches. Les pèlerins rentrant de Terre sainte se signent discrètement, sereins à l'idée d'être ensevelis près du Mont des Oliviers. Un diplomate, bêcheur, abaisse le volet et fait semblant de s'assoupir.

Plus prosaïquement, je soulève les fesses pour amortir le choc qui s'annonce. Dans la cabine arrière, on est moins calme : on a vu le réacteur droit exploser et prendre feu. Les hôtesses restent stoïques, mais le professionnalisme n'exclut pas la pâleur. Dans le cockpit, on serre les dents. Explosion de réacteur à trente mètres, ce n'est pas le pied, surtout à pleine charge. Impossible de larguer le carburant, qui prendrait feu, Impossible de s'élever, donc. Nous entamons un virage. L'aile gauche arrache quelques oranges.

C'est sept longues minutes plus tard que le pilote réussira un atterrissage parfait, un kiss-down. Un festin non-kasher permet de digérer l'incident. Là-dessus, le personnel de l'aéroport se met en grève, etc., etc.

Après avoir emprunté une tenue de concert à Patrice Fontanarosa, lors de mon transit à Paris, je parviens finalement à ma destination, la scène de Tourcoing, où m'attend un orchestre devenu nerveux à quelques secondes du lever de rideau. Mon interprétation du concert d'Aranjuez sera plus tremblotante que vibrante.

*******

Mais si "marcher" est une nécessité pratique qui force aujourd'hui le musicien dans une ubiquité, c'est aussi un besoin profond. Poussé par je ne sais quelle force, on se sent perché sur la crête toujours fuyante des ondes musicales. Ségovia, à 95 ans, se produisait encore un peu partout dans le monde.
L'interprète s'entoure de mouvement. Il est inspiré par une présence ou un courant. La solitude l'effraie. Ce n'est pas un anachorète. Sa mobilité est une assurance contre la désuétude. Son rôle de "marcheur", c'est de prendre le pouls du monde
.


 

 

 

 

 

 


 
 
             
     
                   
Authored and hosted by EDIT Online - Copyright © 1999 Edit - Easy Does I.T. - Internet & Translation. All rights reserved.