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JE
VOUS SALUE PARIS
Le
promontoire

Concerto pour Guitare Classique et Trio Jazz avec Claude Bolling
Enfin, me voici rendu
à Paris. Le cosmopolitisme de cette cité permet d'y perpétuer
ses voyages. Mais le soin du déplacement est laissé aux
autres. En Polynésie, j'avais éprouvé une impression
similaire : aplati dans une barque à fond de verre ancrée
dans la passe d'un atoll, la faune marine avait défilé sous
mes yeux à la marée montante : squales, murènes,
tortues, rascasses... Il suffit de jeter l'ancre à Paris, et d'y
ouvrir les yeux pour être au centre d'un incessant ballet de visiteurs,
ballottés par la marée des avions, refluant dans toutes
les directions. Évidemment, la différence, c'est qu'on n'y
trouve pas de requins.
La
majesté architecturale de Paris crée aussi pour le musicien
un attrait supplémentaire. Musique et architecture sont les deux
arts qui se passent de modèle, qui ne cherchent pas à imiter
la nature. Ce sont, en quelque sorte, des cousins, ceux qu'à si
parfaitement démasqués Paul Valéry dans "Eupalinos".
Je vous salue Paris,
pleine de grâce.
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Horreur ! Ma guitare
est craquelée. Le luthier m'accable de reproches. J'aurais dû
la sécher dans les pays humides, et surtout l'humidifier dans les
pays secs. Je me défends. Plus le bois de la guitare est sec, plus
sa table réagit. La membrane frémit alors à chaque
effleurement. Elle devient fougueuse, chatoyante. Il le sait bien, lui,
le luthier, qui utilise des bois ayant quelquefois séché
pendant un siècle. Lorsque le bois est imbibé d'eau au contraire,
elle s'affadit, soporifique, frigide. La tentation est donc forte de ne
pas prendre de précautions (des humidificateurs), qui risqueraient
d'affecter le son. Mais cette fois-ci, j'ai outrepassé les limites
du permis. Il faudra la réparer en glissant des lamelles de bois
microscopiques dans les craquelures.
L'opération
s'étend sur un mois. Me reste à emprunter un autre instrument
pour mon prochain disque. Au musée du Conservatoire de Paris, se
trouve une guitare Torrès, véritable orgue, que son propriétaire,
mon professeur de guitare (et celui de Raymond Devos) Jean Lafon, me prêtait
volontiers. C'est elle qui, associée à l'art de son détenteur,
m'avait ouvert cet univers musical dont je suis aujourd'hui captif. Mais
au musée, remis en présence de ce trésor, déception
: le lustre et le crême, qui donnaient envie d'entendre ce que l'on
voyait, se sont affadis. Les nervures irisées n'ont plus la même
eau. Le son est terne, la résonance est courte, le timbre est plat.
Une guitare doit vivre. Elle se meurt si on ne la touche pas. Je ne puis
que la replacer dans son suaire car ce n'est pas en quelques jours que
je pourrai la réanimer.
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Les tournées
se succèdent et le répertoire évolue. Je ne tiens
pas à jouer aux quatre coins avec l'affligeant espéranto
musical qui barbe un public mal guidé. Le jazz se profile à
l'horizon de ma guitare : c'est la création à Paris du concerto
de Claude Bolling. Une tournée aux États-Unis se prépare.
Mais, quelque temps avant le départ, coup de téléphone
:
- Allô, ici
Claude Bolling. Je suis désolé, mon vieux, mais je dois
faire une musique de film, il me faut décommander la tournée.
Scrogneugneu ! Où
trouver un pianiste pour le remplacer au pied levé et au mois d'août
? Tous mes amis sont en vacances ou en tournée. Bien que l'annuaire
serve à cette période de liste d'abonnés absents,
je tente d'appeler les noms inscrits sous la rubrique "pianistes".
Une charmante personne finit par me répondre. J'expose la situation.
- Aucun problème,
je suis versatile et je bénéficie d'une réputation
flatteuse outre-atlantique.
J'engage immédiatement
cette voix engageante.
Quelques semaines plus tard, nous débarquons dans la première
ville de la tournée. En arrivant au centre, ma partenaire fait
brusquement arrêter la voiture.
- Monsieur Jumez,
voyez-vous ce que je vois ? Mon nom plus petit que le vôtre sur
les affiches ! Il faut les faire retirer immédiatement !
- Je suis à
vos ordres, naturellement. Mais vous savez, dans la fièvre du changement,
les organisateurs n'auront pas prêté attention à ce
détail. Ne vous inquiétez pas, vous savez bien que la musique
parlera d'elle même et que le public rectifiera cette méprise
dès l'écoute de vos premières notes.
- Je renifle votre
stratagème : vous engagez un Premier Prix de Conservatoire de Région
et, manoeuvrant dans l'ombre, vous vous faites mousser !
Interloqué, je continue de la raisonner :
- Ecoutez, Madame,
dans la situation inverse, je n'aurais rien dit. Mais téléphonons
aux organisateurs pour qu'ils prennent les mesures qui conviennent dans
les autres villes.
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- Il faut changer ces
affiches tout de suite, c'est capital.
A la répétition,
la fête continue :
- Au centre de la
scène, mon piano !
- Mais où me
mets-je donc, ma chère virtuose ?
Suis-je bête,
au coin.
- J'utiliserai la
grande ouverture du piano, cela conviendra mieux à la salle.
- Mais on n'entendra
plus la guitare ! imploré-je.
Rien à faire.
Plus tard :
- Et mon cachet ?
- Demain, si vous
le voulez bien. Cet imprésario m'a reçu plusieurs fois,
n'ayez aucune crainte.
- Pas question. La
moitié avant de monter sur scène, la moitié à
l'entr'acte. J'ai d'ailleurs fait faire cette robe spéciale munie
d'une poche secrète sur le ventre.
Effectivement, on
la croirait enceinte.
Durant le concert,
je multiplie les effets de rasgueados et d'attaques butées pour
montrer que j'existe. A l'entr'acte pourtant, quelques auditeurs montent
sur la scène et ferment le piano...
Ce chemin de croix
est un relent plutôt qu'un souvenir. Le rêveur et l'arriviste
ne cohabitent pas.
Surtout lorsque l'arriviste
n'est pas arrivé. Il est vrai qu'à l'inverse du compositeur,
l'interprète ne peut avoir la consolation du succès post-mortem.
Sa carrière ne souffre pas la procrastination. Comme pour le comédien,
it's now or never.
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A partir de mon promontoire,
j'organise mes excursions, toujours aussi nombreuses. Le voyage, le mouvement..."Pour
peu de temps seulement la lumière est parmi nous. Marchez pendant
que vous avez la lumière". Saint Jean avait pensé à
moi. "Marcher" est une nécessité pour l'interprète.
Pratiquement déjà, il doit chercher son public là
où il se trouve. L'évolution des transports lui permet de
rencontrer ce public de plus en plus fréquemment, dans des endroits
de plus en plus éloignés. Il est victime du progrès
car l'avion ne contribue pas forcément à son élévation.
Lorsqu'il fallait au musicien des semaines de voyage, il avait largement
le temps de se mobiliser sur sa destination. Il libérait à
chaque concert une accumulation d'énergie bien supérieure.
Au rythme d'un concert par jour, les choses changent. Seule la routine
peut se substituer à l'inspiration. Il convient donc de résister
à l'illusion que procure le miracle aérien. Le voyage, ce
n'est pas du temps, mais de la distance. Heureusement, les décalages
horaires sont là pour nous le rappeler.
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Épisodiquement,
des événements viennent aussi troubler la béatitude
que procurent nos tapis volants. A Tel-Aviv, l'Airbus s'arrache difficilement
du sol, tant il est plein. Quelques secondes plus tard, explosion. L'avion
se cabre, pique vers les orangers, rase les branches. Les pèlerins
rentrant de Terre sainte se signent discrètement, sereins à
l'idée d'être ensevelis près du Mont des Oliviers.
Un diplomate, bêcheur, abaisse le volet et fait semblant de s'assoupir.
Plus prosaïquement,
je soulève les fesses pour amortir le choc qui s'annonce. Dans
la cabine arrière, on est moins calme : on a vu le réacteur
droit exploser et prendre feu. Les hôtesses restent stoïques,
mais le professionnalisme n'exclut pas la pâleur. Dans le cockpit,
on serre les dents. Explosion de réacteur à trente mètres,
ce n'est pas le pied, surtout à pleine charge. Impossible de larguer
le carburant, qui prendrait feu, Impossible de s'élever, donc.
Nous entamons un virage. L'aile gauche arrache quelques oranges.
C'est sept longues
minutes plus tard que le pilote réussira un atterrissage parfait,
un kiss-down. Un festin non-kasher permet de digérer l'incident.
Là-dessus, le personnel de l'aéroport se met en grève,
etc., etc.
Après avoir
emprunté une tenue de concert à Patrice Fontanarosa, lors
de mon transit à Paris, je parviens finalement à ma destination,
la scène de Tourcoing, où m'attend un orchestre devenu nerveux
à quelques secondes du lever de rideau. Mon interprétation
du concert d'Aranjuez sera plus tremblotante que vibrante.
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Mais si "marcher"
est une nécessité pratique qui force aujourd'hui le musicien
dans une ubiquité, c'est aussi un besoin profond. Poussé
par je ne sais quelle force, on se sent perché sur la crête
toujours fuyante des ondes musicales. Ségovia, à 95 ans,
se produisait encore un peu partout dans le monde.
L'interprète s'entoure de mouvement. Il est inspiré par
une présence ou un courant. La solitude l'effraie. Ce n'est pas
un anachorète. Sa mobilité est une assurance contre la désuétude.
Son rôle de "marcheur", c'est de prendre le pouls du monde.

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