PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


KINGSTON-FORT DE FRANCE-CURAÇAO-RIO
MANAUS-PANAMA

Le signe du chant

Séduit par le charme d'une irrésistible Lyonnaise, je l'épouse dans la boutique d'un serrurier de Kingston, en Jamaïque, où la cérémonie est plutôt banalisée que sacralisée.

DE TOUTE MA VIE JE N'AI SOUFFERT QU'ON ME CAPTURE
AU PREMIER SIGNE RIEN N'IMPORTAIT QUE LA RUPTURE
J'AI DIT A CELLE QUI CARESSAIT DES ILLUSIONS
JAMAIS M'AMIE N'ACCEPTERAI TON INTRUSION

TU AS FORCÉ MA BELLE LIONNE TOUTES MES DÉFENSES
ME PROCURANT PAR TES ÉMOIS TANT D'ESPÉRANCES
DOIS-JE VRAIMENT TE TÉMOIGNER MA GRATITUDE
D'AVOIR ROMPU PAR TON AMOUR MA SOLITUDE ?

Notre lune de miel nous conduit sur la route du rhum. A Trinidad, un pneu de la voiture que nous avons louée crève. Un bel homme, au sourire malicieux, s'approche. muni d'une guitare. Il improvise un chant pour nous plaindre : "L'étranger vient d'un pays riche; il doit comprendre que notre île est pauvre et qu'on y fait de mauvais pneus. Mais le Trinidadien préfère le rire au travail, sa production s'en ressent..."

De la lamentation, il passe bientôt à un ton plus mordant, se mettant à railler notre richesse. Puis le tempo ralentit et, d'une voix sirupeuse, il tente d'endormir le mari visiblement jaloux (je confirme), pour arriver à placer une déclaration pleine de sous-entendus, utilisant diverses allégories ("My big bamboo...").

La tradition du calypso reste pourtant bien sympathique. Chaque événement de la vie y est souligné, se trouvant pimenté par la musique. La même tradition se retrouve à Cuba, mais, Espagne oblige, c'est en vers que les "repentistas" taquinent leurs contemporains. Malheureusement, avec la découverte du pétrole, à Trinidad, les coutumes se sont civilisées. Vade pétrole, satanas...

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Cet agréable voyage me donne l'idée de fonder un festival qui, par la guitare, permettrait de remonter aux racines de la musique antillaise. Le "Carrefour de la guitare" deviendra une rencontre régulière en Martinique, où séjourneront les musiciens venus d'Afrique, d'Amérique et d'Europe. Ma tourterelle y rencontre un professeur de chant, Madame Eda-Pierre (la mère de Christiane), qui lui révèle les délices de l'art lyrique.

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Au Brésil, mes concerts sont cette fois-ci un peu plus rentables. Nous pouvons même nous offrir le restaurant. Au Méridien de Rio, le sommelier, qui a reniflé des amateurs, nous a pris en sympathie. Ce Brésilien souriant est revêtu de l'habit d'apparat du Tastevin : le petit godet en argent est négligemment suspendu à son cou, signe de sa compétence. Un jour cependant, victime d'une feira (fête) endiablée et alcoolisée, il délègue ses pouvoirs à un cousin auquel il confie son uniforme et son know-how. L'intérimaire prend notre commande, nous apporte avec un cérémonial tout-à-fait professionnel la bouteille d'Echezeau à la patine alléchante. Il nous la présente en inclinant le buste, ainsi qu'il l'a si bien appris le matin même. Il enregistre notre approbation mais, à ce moment, se trompe de... chapitre. Il amène en effet la bouteille au-dessus de son épaule droite, tourne légèrement la tête et, prenant son air le plus concentré, secoue vigoureusement le vénérable récipient, le prenant pour un shaker ou peut-être pour une maracas.

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Dans le bassin de l'Amazonie, règne une chaleur envoûtante. L'écheveau de la nature est inquiétant. La pharmacopée indigène relève, comme dans toutes les zones de forêt, de la magie et d'une science fort avancée. Des Indiens Xingu m'y concoctent même un mélange de racines destinées à soulager les réveils difficiles, bien plus efficace que l'Alka Seltzer. Il ferait certainement fortune en commercialisant ce produit.

La musique de ces tribus est concise. Grelots constitués d'ongles de tapir, et hochets faits de calebasses remplies de graines, soutenant chants et trompes, flûtes syntones ou clarinettes de bambou. Par l'intermédiaire des "cabocos", métisses issus de souches africaine et indienne, la guitare pénètre maintenant la forêt vierge.

Et elle y fait des dégâts. En effet, pour alimenter le marché de la guitare, en pleine expansion, il faut du bois. A cet égard, le Japon est particulièrement demandeur. Or, Manaus est une zone franche tenue essentiellement par des Japonais installés ici depuis des générations, relais naturels entre les producteurs et les consommateurs. Autant pour la flore. Pour la faune, ce sont les écailles d'un grand poisson qui servent de limes à ongles aux Indiens. Ces limes facilitent la croissance des ongles, et sont donc très utiles au guitariste. On les trouve dans les boutiques de Tokyo.

Au coeur de cette cité du coeur de l'Amazonie, l'Opéra vient de se rouvrir, que j'inaugure en grande pompe. A quelques mètres, les Indiens presque nus se pressent au marché au bord de l'Amazone. Dans ce théâtre l'italienne, une société huppée s'installe en robes longues et en smokings...

Les menus sont exotiques : anaconda, tapir, jaguar, caïman, et tatou (cette guitare ambulante). Le tout est accommodé de piments redoutables, contre lesquels existe pourtant une parade : lécher les cheveux d'une créole...

 


Les mygales qu'on rencontre un peu partout ne sont pas appétissants. Quant-aux ouistitis, on ne les mange pas heureusement, car je ne pourrai pas résister aux yeux malicieux de "Bahia", qui pèse 250 grammes, et que je troque contre quelques cordes de guitare.

L'animal est un peu effrayé dans le 747 qui décolle de Manaus. Pourtant, au moment où l'on apporte le dessert, notre petit singe visionne un chou à la crème servi à une dame distinguée assise derrière nous. Prise d'un coup de foudre pour la crème chantilly qu'elle n'a certainement jamais vue en haut des cocotiers, Bahia se lance dans les airs et atterrit sur le chou, éclaboussant la passagère. A la vue de ce rat planté au milieu de son argenterie, la malheureuse V.I.P. se met à pousser des hurlements qui, apparemment, sont relayés jusqu'à la tour de contrôle, où l'on s'affolera.

Bahia, en plus de la crème, est portée sur le caviar, l'alcool et les insectes. Elle ne déteste pas la guitare. Est-ce vraiment à la musique qu'elle s'intéresse, cependant ? En désorganisant des accords, je m'aperçois que son intérêt ne faiblit pas. C'est le timbre de l'instrument qui la séduit, plutôt que la musique proprement dite.

Les voyages avec Bahia ne seront pas vraiment simples : une valise contient exclusivement des appareils de chauffage. Et, pour éviter les tracas douaniers, mon épouse devra confectionner une poche dans laquelle se cachera l'animal. La croyant enceinte, ils nous laisseront en paix un peu partout dans le monde.

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A Curaçao, c'est un cocktail de civilisations qui cohabite dans une île de 70 km de long et 40 km de large. Quelques Français côtoient des Hollandais, des Anglais, des Allemands, des Arabes, des Juifs, des Indiens caraïbes, des Hindous, des Portugais, des Espagnols et des Africains.

Tout ce beau monde s'exprime en "papimiento", mixture de toutes ces langues construite à partir de dialectes africains

 

Le port de Bokasami est essentiellement habité par des Noirs aux yeux verts. Sur la terrasse d'un bistro, nous sommes attablés avec une Hollandaise qui produit le rhum local. Nous rions à la vue des ébats de ces si beaux enfants dans la mer. Une voiture russe "Lada" s'arrête près de nous. Un couple de Vietnamiens nous propose des plats qu'ils ont concoctés. C'est un pilote anglais assis à côté de nous qui les achète. Un drôle d'instrument de musique, qui ressemble à un juke-box, trône au fond du bistrot. C'est un "cayorgan", sorte de mixture entre un orgue et une boîte à musique, invention d'un Italien du XVIIIè siècle. Un capitaine de vaisseau français, tombé amoureux d'une créole à cette époque, a vendu sa cargaison de 22 instruments, aujourd'hui toujours actifs. On les démonte simplement périodiquement pour que leurs airs soient au goût du jour.

Quelqu'un met en marche le cayorgan. Aussitôt, les enfants noirs aux yeux verts sortent de la mer, et se mettent à danser. J'ouvre un journal, 'Ultimo Noticio". Une manchette énorme attire l'oeil : "Omber 32 ano cometo suicidio". Un homme de 32 ans s'est suicidé. A Curaçao, c'est impensable. Le suicide est l'échec d'une civilisation. A remarquer qu'on ne se suicide pas en Afrique, au contraire du reste du monde, y compris le Japon qui voit même ses enfants renoncer volontairement à la vie.

Arrive à ce moment un colosse. C'est Sean Cola, le maître actuel du "tambou". c'est-à-dire qu'il improvise des satires politiques sur des rythmes africains. Aujourd'hui, il prend ma guitare et chante "Papa a nister", c'est-à-dire "Papa a éternué". Papa est le surnom d'un homme politique important, qui vient de faire des révélations, d' "éternuer" des confidences avant les élections, provoquant un sacré remue-ménage dans l'île. Sean Cola est invité - et rémunéré - de village en village. Une maison de disques de Curaçao, qui connaît son marché, a sorti un 45 tours de cet éternuement, que l'on diffuse à la radio. Pour le remercier, je joue une pièce de Bach dénuée de sens politique. Un peu plus tard, c'est une "toumba" : des musiciens et des danseurs se préparent pour le concours du carnaval en défilant sur le port.

Un Espagnol éméché (nous buvons force cocktails sous le soleil) m'emprunte la guitare pour faire une démonstration de flamenco. Il la repasse ensuite à un Noir qui, comme presque partout dans le monde, recherche à tout prix une authenticité nègre. L'anglais s'en irrite, il remet en marche le cayorgan. le Noir chante plus fort. La toumba repasse à ce moment, bloquant la Lada des Vietnamiens qui klaxonnent.

Pour échapper à cette polyphonie, et aussi pour débarbouiller mon esprit ankylosé par le rhum - auquel tous les chemins ont aujourd'hui mené - je me plonge dans l'eau si belle qu'on la croirait assortie aux yeux de ces villageois.

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Les îles de Panama sont le seul refuge qu'ont épargné les envahisseurs ou libérateurs du continent indien. On y entend encore des musiques intactes. Pourtant, de plus en plus, on sent que ces dernières réminiscences d'une civilisation disparue transmises par voie orale depuis des siècles, contiennent de plus en plus mal l'assiègement.

C'est la guitare, pernicieuse, qui se met à accompagner des tambours frottés, des grelots et des flûtes. Les vieux Indiens tentent encore de lancer leurs mélopées par-delà les barreaux de cet instrument, tête de pont de l'Occident.

La musique sud-américaine garde rancune de ces coups de boutoirs de l'histoire. Elle se veut encore souvent une musique à message, ce qui est un obstacle à sa pureté. La "protesta" quelles que soient ses justifications, est une désacralisation, une récupération musicale.

Mais après la thèse et synthèse, arrive aujourd'hui la synthèse, avec des artistes sans complexes.


 

 


 


 
             
     
                   
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