PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


SOFIA

Graver Boccherini

En Bulgarie, un homme au sourire réfléchi me retrouve dans ma loge après un concert. C'est Dimo Dimov, premier violoniste du Quatuor Bulgare (et plus tard Ministre de la culture de son pays).

- Connaissez-vous les quintettes de Boccherini ?

Bien sûr. Ce sont six oeuvres délicieuses, que l'auteur a arrangées pour guitare en hommage à son protecteur à Madrid, le marquis de Bonavente, guitariste à ses heures. Il aura d'ailleurs fallu une enquête de près de 200 ans pour les authentifier, grâce à une chaîne de musicologues et de guitaristes passionnés. Au siècle dernier, un percepteur (Louis Picquot), un l'officier de Napoléon (François de Fossa - lui-même auteur de nombreuses oeuvres pour guitare). De nos jours, des musicologues (Yves Gérard et Matanya Ophee) ont comparé des lettres manuscrites retrouvées à Perpignan et des annotations d'une partition localisée à Washington pour finalement authentifier les six quintettes.

- Nous pourrions les enregistrer sur une série de disques, me propose-t il. Ce sera la première fois.

- Banco.

Il faudra une année de préparation et beaucoup de travail, car la partie de guitare n'est pas une partie de plaisir. Finalement, c'est dans la salle "Bulgaria" à Sofia que nous mettons notre projet à exécution. Le travail d'ensemble est tout-à-fait différent de mes expérimentations précédentes. Au lieu de suivre toute forme instinctive d'expression, il faut délibérer, et se conformer aux décisions de notre petite assemblée. Nous étudions l'impact de chaque phrase, chaque mesure, chaque note en fonction du contexte général de l'oeuvre, de la nature de chaque instrument, de la couleur actuelle qu'il faut donner à une oeuvre ancienne. Mes quatre compagnons ont déjà enregistré 70 albums. Ils vivent et travaillent ensemble. Ils se comprennent instantanément. Un quart de siècle de vie commune les a soudés. Je ne puis que respecter une telle expérience.

C'est la nuit que nous enregistrons, après les concerts.

22 heures :Bouts d'essai pour les réglages techniques. En effet, depuis la veille, l'acoustique a varié, pour de multiples raisons : nature du concert qui vient de s'achever, de son public, de l'humidité, de la température...

23 heures : Accord des instruments. Il n'est pas question de tolérer le moindre écart. Mais, le temps que le cinquième instrument soit au point, le premier est déjà désaccordé.

23h 30 : Répétition du mouvement, remise en mémoire des points essentiels adoptés en "conférence" le matin, écoute de l'équilibre général et... premiers signes de nervosité.

Minuit : Trois "prises". A chaque erreur, imprécision ou manquement aux décisions collectives, le coupable regarde son archet (ou ses doigts !) d'un air détaché. Les autres observent attentivement les moulures dorées du plafond : il ne faut pas déstabiliser le fautif. Au troisième essai, tout va bien. On sent la musique fluer. A la dernière page, un petit signe da capo, indique qu'il faut reprendre la première phrase avant de conclure.

 


Tellement pris par la musique, je n'y fais pas attention et, pendant que mes compères sont en plein "accelerando", j'entame une manoeuvre de "ritardando", au demeurant fort réussie...Dimo se lève d'un bond, et court pleurer en coulisses. Le second violoniste s'apprête calmement à remettre cela. L'altiste, qui a fait le même coup la veille, se tient les côtes. Le violoncelliste, plus pragmatique, renoue son lacet.

1h 15 : - Puisqu'il faut le refaire, déclare placidement Dimo, je vais jouer ma partie "spiccato".
Dommage, car, profitant de la distraction, j'avais réussi à me rapprocher sournoisement du micro, afin que la guitare fût davantage présente sur l'enregistrement.

1h 45 : - L'ensemble est bon, mais je m'aperçois qu'en jouant "spiccato", le tempo doit être plus enlevé. Reprenons ce mouvement encore une fois. Le violoncelliste remet tranquillement archet et instrument dans l'étui puis, sans un mot, quitte la salle.

Et il y a trente mouvements à enregistrer.

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Le quintet : les cinq doigts d'une même main

Le "Fandango" du 4è quintette nous laisse perplexe : avec ses reprises, il paraît long. Certes, sa couleur espagnole, ses accents et ses syncopes qui se suivent et se ressemblent, en font une danse lancinante qui ne demande qu'à perdurer. Le Fandango tel que le décrivait Casanova était à Madrid une soupape de sûreté dans un monde à la morale étriquée : "On ne saurait décrire le Fandango : chaque couple fait mille attitudes, mille gestes d'une lascivité dont rien n'approche. Là se trouve l'expression de l'amour depuis sa naissance jusqu'à la fin, depuis le soupir jusque l'extase. Il me paraissait impossible qu'après une danse pareille, la danseuse pût rien refuser à son danseur". En pleine Inquisition !

En conférence, nous débattons de la longueur du mouvement. Pour les uns, musicalement, la répétitivité est inutile. Pour les autres, le titre et l'histoire prédisposent l'oreille à retrouver Casanova dans son bal, et l'incitent à se laisser aller à l'érotisme fort ragoûtant de l'oeuvre. Il convient alors incontestablement de prolonger le plaisir.

Mais la musique, proteste Dimo, se passe d'image.


Baptiser une oeuvre, c'est la démystifier, la dénaturer. Il a raison, mais il se rangera à la majorité : en explicitant le titre, nous guiderons, nous "brancherons" l'auditeur qui se trouvera dans une immersion lascive complète. Il préférera forcément la version longue.

L'enregistrement s'étalera sur un mois. Malgré l'absence de public, nous nous faisons mutuellement vibrer, captant, soutenant, et amplifiant nos traits et nos modulations. Cinq solistes à la recherche d'une unité. Nous sommes attelés au même instrument. Les cinq doigts d'une même main.


 

 

 


 
             
     
                   
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