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SOFIA
Graver
Boccherini
En
Bulgarie, un homme au sourire réfléchi me retrouve dans
ma loge après un concert. C'est Dimo Dimov, premier violoniste
du Quatuor Bulgare (et plus tard Ministre de la culture de son pays).
— Connaissez-vous les quintettes de Boccherini ?
Bien sûr. Ce sont six œuvres délicieuses, que l'auteur
a arrangées pour guitare en hommage à son protecteur à
Madrid, le marquis de Bonavente, guitariste à ses heures. Il aura
d'ailleurs fallu une enquête de près de 200 ans pour les
authentifier, grâce à une chaîne de musicologues et
de guitaristes passionnés. Au siècle dernier, un percepteur
(Louis Picquot), un l'officier de Napoléon (François de
Fossa – lui-même auteur de nombreuses œuvres pour guitare)
se sont passionnés pour Boccherini. De nos jours, des musicologues
(Yves Gérard et Matanya Ophee) ont comparé des lettres manuscrites
retrouvées à Perpignan et des annotations d'une partition
localisée à Washington pour finalement authentifier les
six quintettes.
— Nous pourrions les enregistrer sur une série de disques,
me propose-t-il. Ce sera la première fois.
— Banco !
Il faudra une année de préparation et beaucoup de travail,
car la partie de guitare n'est pas une partie de plaisir. Finalement,
c'est dans la salle « Bulgaria » à Sofia que nous mettons
notre projet à exécution. Le travail d'ensemble est tout
à fait différent de mes expérimentations précédentes.
Au lieu de suivre toute forme instinctive d'expression, il faut délibérer,
et se conformer aux décisions de notre petite assemblée.
Nous étudions l'impact de chaque phrase, chaque mesure, chaque
note en fonction du contexte général de l'œuvre, de
la nature de chaque instrument, de la couleur actuelle qu'il faut donner
à une œuvre ancienne. Mes quatre compagnons ont déjà
enregistré 70 albums. Ils vivent et travaillent ensemble. Ils se
comprennent instantanément. Un quart de siècle de vie commune
les a soudés. Je ne puis que respecter une telle expérience.
C'est la nuit que nous enregistrons, après les concerts.
22 heures : Bouts d'essai pour les réglages techniques. En effet,
depuis la veille, l'acoustique a varié, pour de multiples raisons
: nature du concert qui vient de s'achever, de son public, de l'humidité,
de la température...
23 heures : Accord des instruments. Il n'est pas question de tolérer
le moindre écart. Mais, le temps que le cinquième instrument
soit au point, le premier est déjà désaccordé.
23 h 30 : Répétition du mouvement, remise en mémoire
des points essentiels adoptés au cours du briefing matinal, écoute
de l'équilibre général et... premiers signes de nervosité.
Minuit : Trois « prises ». A chaque erreur, imprécision
ou manquement aux décisions collectives, le coupable regarde son
archet (ou ses doigts !) d'un air détaché. Les autres observent
attentivement les moulures dorées du plafond : il ne faut pas déstabiliser
le fautif. Au troisième essai, tout va bien. On sent la musique
fluer. A la dernière page, un petit signe da capo, indique qu'il
faut reprendre la première phrase avant de conclure.
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Malheureusement,
je n'y fais pas attention et, pendant que mes compères sont en
plein « accelerando », j'entame une manœuvre de «
ritardando », au demeurant fort réussie...
Dimo
se lève d'un bond, et court pleurer en coulisses. Le second violoniste
s'apprête calmement à remettre cela. L'altiste, qui a fait
le même coup la veille, se tient les côtes. Le violoncelliste,
plus pragmatique, renoue son lacet.
1 h 15 : — Puisqu'il faut le refaire, déclare placidement
Dimo, je vais jouer ma partie "spiccato".
Dommage, car, profitant de la distraction, j'avais réussi à
me rapprocher sournoisement du micro, afin que la guitare fût davantage
présente sur l'enregistrement.
1 h 45 : — L'ensemble est bon, mais je m'aperçois qu'en jouant
« spiccato », le tempo doit être plus enlevé.
Reprenons ce mouvement encore une fois. Le violoncelliste remet tranquillement
archet et instrument dans l'étui puis, sans un mot, quitte la salle.
Et il y a trente mouvements à enregistrer.

Le quintet : les cinq doigts d'une même main
Le
fandango du 4e quintette nous laisse perplexes : avec ses reprises, il
paraît long. Certes, sa couleur espagnole, ses accents et ses syncopes
qui se suivent et se ressemblent, en font une danse lancinante qui ne
demande qu'à perdurer.
Le
fandango tel que le décrivait Casanova était à Madrid
une soupape de sécurité dans un monde à la morale
étriquée : « On ne saurait décrire le fandango
: chaque couple fait mille attitudes, mille gestes d'une lascivité
dont rien n'approche. Là se trouve l'expression de l'amour depuis
sa naissance jusqu'à la fin, depuis le soupir jusque l'extase.
Il me paraissait impossible qu'après une danse pareille, la danseuse
pût rien refuser à son danseur ».
Écrire
cela en pleine Inquisition !
En conférence, nous débattons de la longueur du mouvement.
Pour les uns, musicalement, la répétitivité est inutile.
Pour les autres, le titre et l'histoire prédisposent l'oreille
à retrouver Casanova dans son bal, et l'incitent à se laisser
aller à l'érotisme fort ragoûtant de l'œuvre.
Il convient alors incontestablement de prolonger le plaisir.
Mais la musique, proteste Dimo, se passe d'image.
Baptiser une œuvre, c'est la démystifier, la dénaturer.
Il a raison, mais il se rangera à la majorité : en explicitant
le titre, nous guiderons, nous « brancherons » l'auditeur
qui se trouvera dans une immersion lascive complète. Il préférera
forcément la version longue.
L'enregistrement s'étalera sur un mois. Malgré l'absence
de public, nous nous faisons mutuellement vibrer, captant, soutenant,
et amplifiant nos traits et nos modulations. Cinq solistes à la
recherche d'une unité. Nous sommes attelés au même
instrument. Les cinq doigts d'une même main.

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