UNE GUITARE AUTOUR DU MONDE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


LOS-ANGELES - SAIGON
PHNOM-PENH - VIENTIANE - HANOI

Fiesta dans Phnom-Penh assiégée

Six ou sept heures d'avion entre l'Amérique et Paris, c'est bien peu. Je préfère passer par le chemin des écoliers, c'est à dire en sens inverse : Los Angeles où, dans les dîners en ville, la cocaïne remplace maintenant le champagne; Hawaï , pollution tropicalisée, où les notes du ukulele proviennent essentiellement des auto-radios ou des ascenseurs; Tokyo, où j'étonne aujourd'hui par ma décontraction. Un élève américain richissime me suit. A raison d'une heure de cours par jour, il pense enrichir sa technique.

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Autre escale : le Viêt-nam. La guerre y prend son rythme de croisière. Les circonstances font qu'on m'invite successivement dans les deux zones vietnamiennes belligérantes. Il faut alors établir un passeport neuf pour le Sud, puisque je détiens des visas socialistes, et un autre pour le Nord, puisque mon document est constellé de tampons impérialistes et contre-révolutionnaires.

A Saïgon, la musique est délaissée. Le Conservatoire est à l'abandon. Un vieil homme majestueux, en habit de soie, est assis à même le sol sur la scène délabrée. Il chante une des mélodies classiques vietnamienne : "Nostalgie du passé", s'accompagnant d'un luth en forme de lune, l'un des principaux instruments traditionnels, aux sonorités franches et puissantes. Titre de circonstance...

Quelques guitaristes affamés de musique m'agrippent comme une bouée. Les plus aisés émigreront bientôt vers la France, où ils pourront poursuivre les études dont ils rêvent. Pour les autres, difficile de savoir si la guitare les sauvera de la submersion de l'histoire.

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Pour aller à Hanoï, il faut passer par Phnom-Penh en pleine bataille, Bangkok et Vientiane.
Une Caravelle d'Air Cambodge décolle, entourée de Phantoms américains. Je suis le seul passager. Le steward me verse force champagne.

- Vous en aurez besoin !

En effet, la capitale est prête à la reddition : totalement assiégée, elle est privée d'eau et d'électricité. Des vagues de B 52 pilonnent l'autre rive du Mékong. Tout comme dans les citadelles encerclées de l'Europe médiévale, dans les prisons de la Terreur et même, d'après William Styron ("Le choix de Sophie") dans certains ghettos, ou encore au cours des grandes épidémies de l'histoire ("La peste"), l'ambiance y est festive. On ne spécule plus sur l'avenir, on ne se laisse plus leurrer d'espoir. Envisageant la mort ou l'aliénation imminentes, les Français liquident leurs réserves de foie gras et de vins fins, les Russes distribuent leur caviar et leur vodka, les Américains ouvrent force corned-beef et bourbon ("to paint the town red").

Je ne dormirai pas pendant ces trois nuits.

Les Cambodgiens prennent les choses différemment, eux. Ce qui doit arriver arrivera. Le cours de l'histoire est inéluctable, à l'image du Mékong, dont le courant est inversé deux fois par an. On naîtra, on mourra, on fera des affaires. Naturellement, personne ne prévoit la version pol-potienne du socialisme.

Le Ministre de la culture, imperturbable, organise mon séjour. Dans le Palais-Royal, sorti d'un conte, la troupe de danse donne une représentation en l'honneur du musicien en tournée. Ce spectacle, dans ce contexte, me tire les larmes, tant la sensualité d'un froncement de sourcil, l'intelligence d'un mouvement de l'|il contrastent avec l'incroyable cécité de cette guerre. Est-ce vraiment dans ce pays que j'ai connu, sur le toit de mon train et sur ma bicyclette dans les temples d'Angkor Wat, beauté, douceur et sérénité ? Un paradis est un enfer en puissance.

- Selon votre opinion de musicien parisien, dois-je faire passer une loi pour forcer ces jeunes filles à apprendre le français ? me demande le ministre, angoissé.

Vive la francophonie !

 


Le grondement, la rumeur des bombardements si proches servent de toile de fond à mon récital. Telles les chutes du Victoria, ces séismes provoquent plus qu'un bruit : c'est une vibration insidieuse et profonde qui envahit l'organisme tout entier.

Dans les coulisses, un joueur de chapey, guitare cambodgienne à deux cordes (accordées à la quarte), égrène une chanson, ou plutôt une raillerie : un géant met du carburant dans le ventre de ses chevaux et leur greffe des ailes d'avion pour rejoindre sa bien-aimée, dont les seins sont aussi gros que son chapey. Les sonorités qu'il obtient de son instrument sont d'une telle douceur que nous devons descendre dans une cave pour échapper à la vibration apocalyptique ininterrompue. C'est là que ce merveilleux artiste offre ce qui sera probablement son testament musical. Il improvise sur sa chanterelle de subtils déchants, se livre à d'exquises mélisses se détachant d'un bourdon lancinant, assise harmonique dont s'envole le rêve. Chanterelle sur bourdon, songe sur réalité, levé sur frappé, arsis sur thésis, Ramayana sur B 52...

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Une bombinette américaine a averti la France et trucidé son ambassadeur
(exploit renouvelé en 1999 sur l'ambassade de Chine en Serbie)

L'avion pour Bangkok, lui, est bondé. L'ambassade du Nord-Vietnam au Laos ne trouve pas trace de mon visa. A Hanoï, le Conseiller culturel français, Monsieur Calvi, chargé de mon séjour, se démène, mais ne parvient pas à obtenir une réponse du commissaire du peuple chargé de ma visite. Le mercredi du départ, toujours rien. Comme il n'y a que deux vols par semaine, et que je dois jouer en Malaisie le samedi suivant, impossible de décaler le départ. Le diplomate est dans tous ses états, car il subodore une rétraction. Les Vietnamiens, pense-t-il, craignent de créer un précédent, et d'être envahis culturellement. Les deux autres prétendants sont Marcel Marceau et Jane Fonda. Un coup dur pour l'idéologie. A 9h 45; le diplomate reçoit un coup de téléphone :

- Le visa de l'artiste est prêt !

- Mais vous savez très bien que son avion a décollé voilà un quart d'heure ! C'est trop tard !
Oui mais... L'employée d'Aeroflot chargée du départ à Vientiane est russe. Plutôt que d'évoquer mon visa manquant, je lui parle de son charmant pays, et lui joue un morceau de Piotr Panine, évocation nostalgique d'une lointaine patrie. J'embarque.

A l'arrivée, le conseiller n'en croit pas ses yeux.

- Mais vous êtes là ? Parfait, j'ai justement un visa tout mignon que les Vietnamiens viennent de mettre à votre disposition !

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L'accueil des Nord Vietnamiens est magnifique. Ils n'ont pas renoncé, eux, à l'enseignement de la musique. La nuit, des professeurs partent pour le front et dispensent leur savoir. Un jeune pianiste s'est même présenté au concours Tchaïkovski à Moscou. Cela ne l'a pas empêché de gagner la guerre.

A la fin du concert, une douzaine d'enseignants donnent une aubade de musique traditionnelle, à laquelle je me joindrai bien vite. Nous ne communiquons toutefois que par interprète. Après la session, Monsieur Calvi convie tout ce beau monde à la Légation, encore fumante de la bombe envoyée avec les compliments de l'U.S. Air Force (il est vrai que nous y avions quelques conseillers qui n'étaient pas culturels). A sa stupeur, le chef de groupe acquiesce. Ce n'était jamais arrivé, la Légation étant clairement une avant-percée du capitalisme. Au mess, une coupe de champagne est servie. Compte-tenu du lieu et de l'époque, nos convives doivent encore en rêver.

Très vite, l'ambiance évolue. Et bientôt, tous ces musiciens qui soi-disant ne comprenaient pas un mot de français se mettent à chanter qui "la Madelon", qui "Auprès de ma blonde". A la deuxième coupe, ils abandonnent toute pudeur et entonnent... la Marseillaise.


 

 

 


 
             
     
                   
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