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Le périple continue, toujours plein d'imprévu, mais toujours savoureux. A Bakou, des Azerbaïdjanais m'emmènent visiter le temple consacré au feu, décrit par Alexandre Dumas dans ses "Impressions de voyage". On sait que les feux spontanés qui fascinaient tant les tribus caspes, bien avant Timour, étaient dûs à la présence du naphte, qui fait aujourd'hui l'objet d'autres monuments, d'autres cultes et surtout d'autres guerres... En Arménie, étouffé par l'accueil de ce peuple tellement hospitalier, je me cacherai pour pouvoir travailler ne serait-ce que quelques minutes. La qualité du "cognac" incite, il est vrai, à ne pas refuser une invitation. Ces brandies ne sont pas comparables aux nôtres. Ils s'apparentent aux autres productions soviétiques : Moldavie, Azerbaïdjan, et surtout Géorgie (Churchill ne buvait que le cognac géorgien que lui fournissait son ami Staline Ð entente cordiale oblige). Tout en titrant de 40 à 45°, ces breuvages sont très digestes et autorisent une certaine impunité. Les rencontres sont souvent musicales, et le "Doudouk", sorte de hautbois arménien à la sonorité veloutée, raconte ce peuple à l'histoire éternellement tragique. C'est en franchissant l'Oural que la dimension du territoire se matérialise. Une nuit d'attente dans l'aéroport de Novossibirsk relève de la fiction. Selon le décalage horaire que subissent les passagers en transit (soit un éventail de 11 heures entre Minsk et Vladivostock), certains dorment, d'autres veillent. Ce sont des Ouzbeks ou des Tajiks jouant de la domra et chantant autour d'un feu de camp allumé sur le trottoir. Ce sont des Mongols, des Esquimaux, des Tatars qui gênent le sommeil des Lithuaniens par leurs plaisanteries. Ce sont des Russes qui pestent contre des Moldaves en train de déboucher des bouteilles de vin et de découper un immense fromage. Des bébés aux joues écarlates tètent le sein de leurs mères turkmènes. A Kemerovo, au milieu de la Sibérie, il fait -45°. A l'hôtel, j'ouvre ma valise pour prendre des vêtements chauds. J'ai dû mal voir. Je referme le couvercle et ouvre à nouveau. Non, c'est bien cela, cette valise ne renferme que des boubous africains. Lors du transit à Moscou, j'ai pris la valise d'un policier Ghanéen, lui-même en transit, qui rapportait une cargaison de boubous à Accra. Dans cette petite ville de Sibérie, où les produits sont pratiquement inexistants, la société philharmonique parviendra quand même à me procurer des pulls, et surtout à me faire tailler un costume sombre pour le concert. Un véritable exploit. En remontant le Don sur un hydroglisseur, je suis adopté par une famille de kolkhosiens. Quelques lapées de leur vodka m'aident à mieux comprendre l'ukrainien. Aucun mal de dents ne vient perturber mon séjour à Kharkov. Les parents d'un jeune guitariste sont ouvriers à l'usine Lénine (vous savez, celle qui fabrique les tracteurs Lénine). Ils me montrent leur lieu de travail, et m'emmènent à leur domicile. Cette visite n'attirerait pas l'attention à Moscou. Mais ici, en province, il n'en va pas de même, surtout que je m'y rends seul, sans mon interprète. Pourtant, dès mon retour, elle sera au courant. Du coup, je vai faire l'objet d'une petite enquête sur moi par une méthode qui, ma foi, en vaut une autre. Des yeux couleur palissandre, des hanches cintrées comme des éclisses, un corps aussi élancé qu'une guitare Vinaccia du 18è siècle, un collier de perles entourant un cou gracile comme de la nacre cerclant une rosace, des doigts fuselés prolongés par des ongles longilignes, cette rousse Ukrainienne de rêve s'installe en compagnie d'une amie à une table voisine à la mienne, au restaurant. Je l'ai dans mon champ de mire mais, au premier plan, se trouve Vera, qui ne me quitte plus. Dès qu'elle tourne la tête, je lance pourtant un sourire éloquent en direction de la créature. Comme elle est timide ! A sa manière de détourner le regard, je sens la grande pureté slave qui m'a toujours fait frissonner. Tentons un stratagème pour éloigner mon chaperon. - Vera, j'ai très
mal à la tête, pourrions-nous demander de l'aspirine ? - Je suis un guitariste confirmé. Voulez-vous me retrouver à 23 heures, devant l'ascenseur ? - Da. - Vera, j'ai vraiment mal, je crois que je vais me coucher. - Bien, Jean-Pierre, je vous accompagne. Elle reste consciencieuse. Nous montons les 11 étages à pied : ascenseur NIE RABOTAIET. A la porte de la chambre : - Bonne nuit, Vera, à demain ! - Je viendrai vous chercher pour le petit déjeuner. 11 heures moins deux : personne dans le couloir. La gardienne d'étage est miraculeusement absente. Au rez-de-chaussée, j'entr'ouvre précautionneusement la porte. A la place de la rousse : Vera, les poings sur les hanches. - Alors, ce mal de tête ? Il faut savoir faire contre mauvaises fortunes bon coeur... Je ne fermerai quand même pas l'oeil de la nuit. Le lendemain, miracle : je tombe sur mon inconnue dans la rue, alors que Vera est occupée au théâtre. Sans hésiter je la prends par la main, et l'engouffre dans un taxi arrêté à un feu rouge. - A l'hôtel Lénine ! - Niet ! Un billet de 10 roubles le met en contradiction avec lui-même. Onze étages à pieds. Zut, la gardienne : - Niet ! Même parade. Dans la chambre, mon Ukrainienne s'étire langoureusement. - Donnez-moi une cigarette, s'il vous plaît ! - Je ne fume que le cigare ! - Allez m'en chercher ! - Onze étages ! A pied ? - Si, je vous en prie, sinon je ne serai pas de bonne humeur. J'avais déjà
expérimenté la tyrannie des femmes slaves, à l'épithète
trompeuse ("esclave" vient de "slave"), mais là,
je trouve son exigence incongrue. Discrètement, je prends ma clé
en sortant. Je laisse passer quelques minutes, reviens à pas de
loup, glisse la clé dans la serrure et ouvre brusquement : elle
est plongée dans mes valises... |
On mettra à jour les injustices que couvrait la grande "égalité" d'antan. Mais en installant les lois du marché libre, on accroîtra ces injustices jusqu'à affamer les plus pauvres, c'est-à-dire les plus nombreux, permettant à des "économies de l'ombre" d'établir des réseaux aux moyens et au pouvoir énormes. De nombreux Russes croiront trouver le bonheur en Occident, le monde du calcul et du raisonnable. Le poids écrasant de la responsabilité remplacera alors une certaine insouciance que leur autorisait le carcan tant haï.
L'amour des Soviétiques pour la France restera immodéré. Comme toutes les sociétés qui ont été intellectuellement gelées depuis le début du siècle, son image est celle qui transparaît dans nos arts qui, à cette époque, avaient atteint leur zénith. ******* La tournée
nous amène maintenant, Véra et moi, en Lettonie. Mon accompagnatrice
en ignore la langue, mais elle connaît très bien les sentiments
qu'on y porte aux Russes : l'exécration. - Eh, vous... ! Russe ? - Moi, vous plaisantez ! Moi, Franzuski !
- Ah bon, parce qu'ici, vous savez, les Russes : couic ! Il accompagne l'onomatopée d'un geste significatif sur la gorge. Mon interprète est dans ses petits souliers. Elle me lance d'une voix mielleuse, dans son français bien grasseyant : - Qu'est-ce qu'il dit, chérrri ? ******* Le public m'attend dans une église transformée en Musée de la révolution (ou peut-être bien des Horreurs fascistes, je ne suis plus sûr). Le lieu est sombre et sinistre. Un silence glacial y règne. Les coulisses étant situées dans ce qui fut le porche, je remonte la nef. Personne ne bouge, personne ne parle. Mes pas résonnent sinistrement. L'acoustique promet d'être bonne... Cette ambiance mortuaire m'accompagne jusqu'au sanctuaire placardé d'une affiche de Lénine. Je grimpe les quelques marches du ch|ur. Elles grincent sous mon poids. Acculé à l'humour, je me retourne lentement vers l'assistance, joins les mains, courbe la tête, et, fermant les yeux, prononce solennellement : "Amen". Même si les applaudissements nuisent à la qualité de l'écoute de la guitare (tant est forte la disproportion entre le son ténu et les crépitements), un public trop imperturbable est malgré tout un frein à l'inspiration. L'atmosphère se réchauffe bien vite. A l'entr'acte, un monsieur d'une cinquantaine d'années vient me féliciter en rigolant, avec un accent de titi parisien. Après m'avoir fait docteur humoris causa, il enchaîne : - Un Français ici, ça vous cisaille, j'parie, avouez, hein ? Eh bien, j'habite ici depuis trente ans, moi, M'sieur. Et j'viens de Ménilmuche. Mais quand nos amis Russes sont v'nus libérer Ð hum Ð la région, moi j'étais en vacances ici. On m'a jamais laissé sortir depuis ! Et, comme la France reconnaît pas cette annexion, le consulat a rien pu faire pour moi. Dites, vous auriez pas quelques journaux ? J'en ai pas lu d'puis la guerre ! Maurice me demandera aussi de transmettre une lettre à sa fiancée, qui l'attend depuis 30 ans à Paris, et à laquelle on refuse le visa pour l'URSS. Je servirai ainsi de courrier pendant plusieurs années. Un jour, la fiancée décédera. Maurice épousera alors une Lettone. Lorsque lui même décédera en 1989, sa veuve m'invitera à leur domicile. Dans la chambre, à côté du lit, il n'y a qu'une seule photo : celle de sa fiancée parisienne... ******* Le lendemain, j'assiste à une représentation de Carmen, incarnée ici par une mezzo tchécoslovaque. Ebloui par la magnifique interprétation de la diva, je vais la féliciter et la convie à dîner. Le temps qu'elle se démaquille, il est environ 22h 30. Nous nous rendons directement au restaurant de l'hôtel. Fermé depuis 22h. Le concierge nous indique que le bar pour étrangers, payable en dollars, sert encore à manger. Nous y montons. Mais on n'y trouve que des sandwiches au caviar ou au saumon. Un peu maigre, pour une prima donna. Re-concierge : - Le restaurant "Moscou"
est ouvert jusque 3h du matin; c'est le seul. Mais il se trouve à
10 kilomètres. Notre chauffeur, serviable,
propose d'appeler le directeur du restaurant par téléphone.
Il ne saurait rien à des artistes, même l'accès à
un restaurant ouvert. Mais comment trouver le numéro de téléphone
? - La radio, nie rabotaiet.
Nous cherchons une cabine. Nie rabotaiet. Il faut donc retourner à
l'hôtel. 10 km. Retour au restaurant : l'homme nous attend derrière la porte fermée à clé. la foule comprend tout de suite ce qui se trame, et resserre les rangs. Impossible de passer. Le directeur monte alors au premier étage et nous fait signe de contourner le bâtiment. L'air dégagé, nous nous dirigeons vers la porte des cuisines, l'entrée des artistes, en somme. La horde de clients potentiels comprend la manoeuvre et s'y précipite, nous barrant l'entrée; pas par hostilité, mais dans l'espoir d'entrer. - Après tout, le caviar, ce n'est pas si mauvais, suggéré-je à ma Carmen, vaincu par l'adversité. - Mais bien sûr ! 10 km. Nous montons au bar pour étrangers : fermeture à 2h. Et il est 2h 15...
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