PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


MOSCOU

Un public d'artistes pour un artiste bon public

A quelque temps de là, un télégramme me parvient :

"NOUS VOUS INVITONS POUR UNE TOURNEE OFFICIELLE EN UNION SOVIETIQUE, DU 1er AU 21 NOVEMBRE". Signé : Gosconcert, l'agence officielle soviétique qui se charge d'accueillir les artistes étrangers. Acculé au professionnalisme, j'ai déjà sauté une barrière. Sauter le rideau de fer est un détail.
Une grande délégation m'attend à l'aéroport Sheremetievo. On me mène directement à l'hôtel Métropole, où une immense suite m'est réservée, dotée d'un piano de concert.

Le musicien que je suis va alors acquérir une vision de l'URSS fort différente de celle du touriste que j'étais. J'étais en dehors, je suis en dedans. J'étais juge, je suis partie. Le cinquième des terres émergées renferme une foultitude de c|urs qui ne demandent qu'à palpiter. Par la uite, je reviendrai des dizaines de fois en URSS, pour me ressourcer auprès d'hommes et de femmes auprès desquels je trouverai toujours quelque chose à apprendre. De multiples mésaventures ponctueront évidemment ces séjours. L'enjeu restera pourtant toujours suffisamment élevé pour justifier les épreuves. J'y vivrai intensément une alternance de rires et de larmes. Les Russes, tout comme les peuples qui subissent leur influence, ont la mémoire de l'émotion. Dès qu'une sympathie passe, l'ouverture des vannes est totale et irrémissible. Un moment d'extase efface des années de privation ou de souffrances.

Les années de communisme ont servi d'accumulateur de passion qui ne cherche qu'à se déchaîner à la première occasion. Soit sous forme d'amour, soit sous forme de haine. La haine d'un Russe envers un autre peut être instantanée et définitive. Hate at first sight. Et, tout comme dans l'amour, toute pudeur est alors abolie.

Dans un théâtre, les spectateurs suivent sans détour leur impulsions et croient leurs oreilles. Les chansons allemandes sont restées populaires, même après la cruelle invasion des nazis. La guerre est une chose, la musique en est une autre. Honnête et sélectif, ce public peut bouder une star en méforme ou acclamer un débutant inspiré.

Les spectateurs, à la recherche de sensations fortes, participent intensément au concert, soutenant l'interprète dans sa volonté de partage. La tension monte sous l'effet d'une stimulation réciproque. Me trouvant être parmi les premiers à apporter la guitare en URSS, j'y recevrai un accueil relevant davantage de la corrida que du concert : fleurs lancées de tous côtés, poèmes tendus par des jeunes filles entre chaque morceau, acclamations assourdissantes...

A la sortie de la Salle Tchaïkovski, où a eu lieu la première représentation, la poésie n'exclut quand même pas la réalité. Le chauffeur, las d'attendre, est simplement parti. Me voici donc dans la rue, par -15°, vêtu de la tenue de scène dans laquelle je viens de suer sang et eau.

 


Je tiens dans une main la guitare et dans l'autre des bouquets de fleurs. Vera, mon interprète, tente désespérément de héler un taxi. Mais à Moscou, cela équivaut à arrêter un avion en plein vol.

Une partie du public m'aperçoit dans cette inconfortable situation. On m'entoure pour me réchauffer et me réclamer des autographes. Au bout d'une heure, il devient clair qu'aucune solution ne sera trouvée. Même les policiers ne parviennent pas à me tirer d'affaire. Seul recours : le métro. Nous nous engouffrons donc dans la légendaire |uvre d'art, en compagnie d'une cinquantaine de supporters, qui m'aident à porter mes bagages. Tout cela dans la gaîté la plus totale, ce qui aura raison de la mauvaise humeur que j'aurais bien pu sentir monter en moi. Mais comment montrer de la mauvaise humeur pour un détail aussi insignifiant, quand on a eu le bonheur de passer deux heures en compagnie d'un tel public ?

Piotr Panine, compositeur

Pour le moment, je ne regrette vraiment pas d'être devenu "professionnel". En coulisses, je me sens serein. L'Afrique m'a libéré du trac. Je suis à cent lieues de tout défi, d'examen ou de compétition. Je cherche à susciter de la reconnaissance, et pas de l'admiration, sensation lénitive. Comme sur une scène de patronage, où l'on va faire plaisir à la famille, la scène est le prolongement du quotidien. La musique est le complément de la parole.

A Tokyo, lors de ma pénible épreuve, je m'étais fourré dans une situation d'examen, qui n'avait rien de musicale. J'étais loin de communiquer, craignant l'excommunication. Je m'étais mis dans un pétrin anti-naturel, d'où mon état cataleptique.

L'instrument m'intéresse moins que le public. La musique est un raccourci. Vive l'union, à bas la lutte ! La scène n'est pas un échafaud pour exécutants. La nervosité qui précède le concert, ce n'est plus du trac; c'est une tension puerpérale.

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Le lendemain, au cours d'une soirée, un petit homme aux yeux fendus prend ma guitare. Dès les premières notes, je me cale dans mon fauteuil : de toute évidence, j'ai affaire à un tempérament exceptionnel. Il me plonge dans un monde nouveau, issu de toutes ces cultures qui forment l'Union soviétique, qu'il a parcourue dans tous les sens. Son inspiration n'est pas prétentieuse, elle ne se perd pas en fioritures ou en longs développements. Pas de variations, dans cette musique concise, mais pas n'ennui. Ces influences tatare, mongole, esquimaude, chinoise, russe... immergent ce musicien dans sa musique, aspergeant l'auditeur d'un feu de passion et de flammes.

Ce fougueux personnage se nomme Piotr Panine. Il me présente ses 150 manuscrits pour guitare seule ainsi que trois concertos, que je lui propose sur-le-champ de publier en Occident.

Mais voilà : Panine est autodidacte. donc sans statut, sauf celui de concertiste de 3è classe dans les orchestres folkloriques, ce qui ne lui permet même pas de vivre. Il n'a aucun espoir d'obtenir un statut d'interprète ni de compositeur, n'ayant pas suivi le chemin académique. Il réside chez une vague cousine et fait un élevage de poulets dans la baignoire.

Tans pis ! Je travaillerai au corps cette administration rigide. Au récital suivant, j'intègre quelques-uns de ses morceaux (les plus faciles). Dorénavant, tous mes disques comprennent une sélection de ses oeuvres. J'adresse toutes les critiques élogieuses à Moscou.

Il ne faudra pas moins de sept ans pour que Piotr l'obtienne, son sacré statut de compositeur. Mais, à force de se sentir écarté du bastinguage social, il se reconvertira dans la vente de tableaux.


 

 


 
             
     
                   
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