PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


NEW YORK

Profession : guitariste

Ces circonstances tragiques me décident à tourner la page. L'heure de l'engagement a sonné. Difficile de différer l'échéance du professionnalisme. Quelque part, de par sa nouveauté, cette perspective présente un caractère d'aventure. Le moment est venu de rendre ce que j'ai si laborieusement acquis.


Le professionnel : concert de la conférence mondiale de l'IATA

M'engager dans un circuit commercial ne m'effraie pas en soi. Rien de sorcier car les artifices de la réussite me sont connus. Il m'a suffi d'observer mes collègues. La première étape, c'est de se prendre au sérieux. L'ambition, c'est le nerf de la carrière. Cela tombe mal : ma seule ambition, c'était justement de ne pas en avoir ! Mais il va falloir faire "comme si". A partir de là, tout est réglé comme du papier à musique.

La marche à suivre, pour une carrière musicale, est simple : il s'agit, dans l'état actuel des choses, de mener sa barque comme une entreprise commerciale, ni plus ni moins. La case-départ se situe aux Etats-Unis. La mise est lourde. Moyennant des remboursements au taux du jour, des amis prennent le risque d'investir sur ma tête et sur mes doigts (je leur tire mon chapeau : ma solvabilité peut être mise en doute). Puis c'est le schéma classique d'une promotion sérieuse. Un impresario de New-York organise un "début" à Carnegie Hall, dans la salle des récitals, en commanditant une publicité onéreuse.

Cette première opération se solde par un demi-échec : le critique du New York Times, Peter Davis, pour lequel toute la mascarade est en réalité montée, me trouve seulement "excellent".

- "Excellent guitariste !", s'exclame mon imprésario, mais c'est un désastre ! Il y a des centaines d'excellents guitaristes, sur cette terre. J'ai besoin d'un excellent guitariste comme j'ai besoin d'hémorroïdes. Il faut recommencer l'opération. Heureusement, vous avez un nombreux public...

 


-... d'invités !

- Ah, ne vous plaignez pas ! J'ai présenté l'un de vos plus prestigieux aînés à Town Hall, la semaine dernière. Il a eu 30 entrées payantes. Donc pour vous, tout va bien, et nous allons maintenant vous présenter au Lincoln Center.

Aïe, là, je me mets en dette pour dix ans.

"Talent poétique unique", titre cette fois-ci le critique.

- "Unique", vous avez dit "unique"? C'est déjà mieux. Mainstenant, muni de cette caution, il vous reste à espérer que la chance vous sourie. Il faut que vous soyez prêt à patienter cinq, dix, voire quinze ans. Et je le répète : si vous avez de la chance. Vous êtes ambitieux, j'espère ?

- Autant que Nixon, mon Cher Monsieur !

- A la bonne heure. A propos, êtes-vous juif ?

-Tiens donc, Citoyen ou Monsieur ?

- La cousine de ma concierge a en effet passé ses dernières vacances en Israël...

- Une sensibilité juive est un atout important. Le peuple élu a assimilé la culture occidentale tout en ayant gardé le tempérament mouvant que lui a imposé l'histoire, et qu'impose une carrière. Mais peut-être l'êtes vous sans le savoir. Votre fibre musicale, votre don pour les langues, votre goût des voyages...

orénavant, vous me paierez chaque mois un "retainer", c'est-à-dire une somme de 200 dollars, plus les frais, pour avoir le privilège d'appartenir à mon écurie.

- 200 dollars par mois? Mais c'est énorme !

- Moi, Monsieur, je travaille. Vous, vous êtes assez fou pour vous lancer dans une aventure qui, au mieux, est hasardeuse. Je ne suis pas venu vous chercher. Mais je vous rassure : tous mes poulains sont au même tarif.


 

 

 

 


 


 
             
     
                   
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