|
|
||||||||||
|
Comment regagner l'Europe à partir du Mozambique ? Tout simplement par un paquebot de la British-India Line qui doit rejoindre le Pakistan. Karachi sera donc la prochaine étape. De belles retrouvailles en perspective. L'ambiance est gaie sur le pont supérieur. Mais dans les cales, s'entassent les Indiens et les Pakistanais fuyant Amin Dada. On se croirait dans un remake du roman d'Ann Porter "Ship of fools". La cohabitation semble exacerber les classes sociales, stratifiées par les ponts. Les Anglais et les Sud-Africains du haut déambulent en smokings et robes longues. Les Asiatiques du bas exposent leur misère au grand air. Heureusement, il y a des passerelles : je descends chercher mes repas, préférant de simples pommes de terre au curry à des huîtres fourrées à la crème chantilly. ******* La somptueuse crasse
de Karachi garde le même charme à mes yeux. Mais, en ce mois
de juin, la chaleur est simplement intolérable. Un orage de poussière
masque le soleil, pénètre les interstices, recouvre les
muqueuses. Dès la fin du concert à l'Alliance Française,
je pars rejoindre l'Afghanistan au plus vite : l'altitude assurera un
minimum de fraîcheur. Mais auparavant, il me faut un visa pour l'Iran.
- Maître, je suis un fervent admirateur. Vous délivrer un visa serait une offense, car mon pays vous accueillera toujours les bras ouverts... ******* Au Khyber pass, ce
col-frontière à l'histoire chargée et turbulente,
situé entre le Pakistan et l'Afghanistan, le douanier, soupçonneux,
me demande si je transporte de l'alcool. Compte tenu de la température
torride que je viens de rencontrer, sûr qu'il ne me reste pas un
flask ni une canette. Heureusement, car la prohibition est totale. Rassuré,
le fonctionnaire m'offre alors un sachet de cocaïne, que je m'empresse
de "sniffer": il se porte garant de la qualité. L'impression
est agréable, car l'engourdissement me donne une sensation d'allégement,
bienvenue après mon séjour gastronomique chilien. - Héroïne ? ******* Kaboul n'a pas encore été "libéré" par les Soviétiques. Le manager américain de l'hôtel Intercontinental organise un concert près de la piscine. Un joueur de sitar afghan s'en fait ensuite l'écho, accompagné par un tabla. La paix qui se dégage de ce site majestueux, dominant la ville étendue, et de la douceur de cette musique si sensuelle, tout cela ne laisse pas présager les drames imminents. Je reprends le volant pour une progression difficile en direction des légendaires lacs de Band-I-Amir, au centre du pays, à travers d'immenses montagnes rocailleuses. Le décor grisâtre est d'autant plus terne que le ciel est d'un bleu profond. Deux uniformités se font face. Seul le tournoiement de quelques aigles déployés indique que nous ne traversons pas univers jovien. La nature est muette. Et tout-à-coup : telle l'apparition monolithique imaginée par Arthur Clarke dans "2001, Odyssée de l'espace", voici qu'un éblouissement jaillit du sol. De gigantesques émeraudes réfractent l'intense lumière verticale. Une succession de lacs cristallins gît à mes pieds, chapelet insensé de gemmes parsemées par une main sidérale. Une tente est piquée
sur la rive. Ce sont deux jeunes Allemandes qui font le tour du pays à
cheval. - Je trempe la main : un fluide glacial, 6° ou 7°, peut-être. Mais les fonds, de 100 ou 150 mètres, sont si proches qu'on en distingue les aspérités, magnifiées par le cristal irisé qui m'en sépare. Vus sous un autre angle, les rayons du soleil rebondissent sur le prisme. Je me trouve dans un foyer lumineux, opalescent et éblouissant. Je me dévêts et me glisse lentement dans l'eau. - Mais vous êtes fou ! Je DOIS pénétrer ce corps envoûtant. L'immersion débute, me procurant une anesthésie glaciale. Le corps se dématérialise. - Revenez ! Je plonge. Les yeux écarquillés, je vois le beau. Je désire me rapprocher des abysses qui le contiennent. Mais une voix, la-haut, doit s'angoisser. Je fais surface. - Revenez ! Non,
encore une fois. De nouveau, il me submerge. Il est saisissable, là,
sous moi, plus bas, beaucoup plus bas. |
De longues brassées au ralenti m'en rapprochent. Je communie avec la couleur. Plus bas, plus bas. Il est tangible. Il adhère à mon corps. Il m'amène au transissement suprême. REVENEZ. Percer l'écran de l'inconcevable. REVENEZ. Je lève les yeux. La coupure plane de l'externe m'apparaît lointaine, trop lointaine pour justifier la rupture de mon exaltation. L'ivresse me saisit. REVENEZ. Mes bras et mes jambes, contre ma volonté, me renvoient pourtant en direction de l'émergence. NON, NON. Les ciseaux décrits par mes membres sont de plus en plus énergiques. NON, NON. Semi-inconscient, je me trouve catapulté à travers la césure. Un peu plus tard, je m'abats sur la rive, anéanti, asexué, assouvi. ******* A la frontière, le policier iranien jette un coup d'oeil à mon passeport. Il appelle un garde qui me traîne hors du poste .- Mais que faites-vous donc, farouche Persan ? - I spic no French, no Inglish ! En tout cas, il s'pic
le nez, ce crasseux fonctionnaire. - Ne perdez pas votre temps, vous n'avez aucune chance. Rebroussez chemin ! - Mais pourquoi ? Qu'ai-je fait ? Les Français n'ont pas besoin de visa ! Et de toutes manières, je n'ai aucun autre moyen de rentrer en France ! La seule route qui y conduit passe par votre empire ! Rien à faire, inutile d'insister. Je suis dans un cul-de-sac. Pour passer le temps, à l'extérieur du poste, je déballe la guitare, et me mets à jouer quelque mélodie mélancolique. Une Mercedes blanche s'arrête. Un général rutilant en sort. Il jette une pièce dans l'étui de la guitare. Je le détrompe sur le but de ma sérénade : - J'effectue une mission de la plus haute importance. Votre vassal me refuse pourtant l'accès à votre pays, alors que les Français n'ont pas besoin de visa ! Il examine mon passeport. - Mais vous n'êtes pas français : vous êtes artiste ! - Mon général, il ne faut pas confondre l'état et la fonction. Votre consul général à Karachi, d'ailleurs... - Il s'est trompé. - Alors je dois appeler mon ambassade, votre ministère, le Shah ! - Un vendredi, vous voulez rire ! Après plusieurs heures de combat frénétique, de comédie sur toutes les tonalités (colère, indignation, menaces, mépris, humilité, pleurnichements...) et l'intervention d'un autre officier plus mélomane, un contre-ordre m'ouvre les portes de la Perse. Quelques années plus tard, j'aurai l'explication des multiples déboires administratifs qu'en tant qu' "artiste", j'aurai subis au Moyen-Orient : lorsque les troupes françaises, sous mandat de la Société des Nations, occupaient le Liban et la Syrie, de 1916 à 1944, notre Ministère de la guerre, s'apitoyant sur le célibat imposé à nos jeunes recrues par la religion locale, envoya des contingents de prostituées à la rescousse. On délivrait alors à ces professionnelles des passeports... d' "artistes". ******* A Téhéran, la guitare n'est pas encore l'instrument de Satan décrié par Khomeini, qui instaurera un port d'armes pour tout instrument de musique. Il est vrai que les rapports entre la musique et l'islam ont été tendus de tout temps, cet art étant tour à tour blâmable et licite. La musique a en effet pour objet d'unifier l'homme, l'objet et l'acte. Or, c'est aussi l'objet de la religion. L'ouïe, contrairement aux autres sens, est directement liée à l'intelligence. La musique inspire donc la plus grande méfiance des docteurs de la loi, qui, selon l'interprétation, la tolèrent ou l'interdisent. Après mon récital, une réception a lieu à la cour impériale. Un jeune coopérant français, Jean During, prend un instrument dont il s'est entiché : le setar, sorte de luth à trois cordes, qui est en réalité à l'origine de la guitare ("tar" veut dire "corde"; cette racine se retrouve dans guitare, cithare et sitar). Il se lance dans de longs développements sur des thèmes classiques persans. J'avoue me perdre un peu dans cet amalgame de tierces mineures qui, à mes oreilles, se ressemblent plus ou moins. Mais nos hôtes sont rouges d'émotion ! A certains passages qui m'ont totalement laissé indifférent, les Iraniens se lèvent même et crient d'enthousiasme. Art et éducation...
|
|
||||||||
|
Authored
and hosted by EDIT Online - Copyright © 1997-2008 Edit
- Easy Does I.T. - Internet & Translation. All rights reserved.
|