PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


VENISE - KARACHI

Biorythme et navigation

La brume recouvre Venise, dont les plans se dévoilent successivement. Un relief s'ajoute ainsi à ses ciselures, ultime touche alliant l'architecture à la marqueterie.
Une forme massive et ventrue obture le bout d'un quai. Le Victoria, paquebot de la compagnie Lloyd Triestino, est sur le point d'appareiller. Première destination : Karachi, étape que j'ai sélectionnée en fonction de critères bien précis. Le Pakistan est en effet éloigné, oriental et mystérieux. En outre, ses autorités n'exigent pas de billet de retour.


Nous sommes une centaine de passagers à franchir, guillerets, l'échelle de coupée. L'équipage, deux fois plus nombreux, s'affaire autour de nous. visiblement, nous serons choyés.


A bord, on se prépare à deux semaines de vie en communauté. Ici, on sera loin des 3X8 terriens : huit heures de repas, huit heures de loisirs ou d'étude, (selon qu'on est diplomate ou guitariste), le solde étant consacré au bar, endroit stratégique par excellence. C'est là qu'on tentera de percer la vie des grands aventuriers aux destinations étranges, c'est là qu'on jaugera le puritanisme d'une épouse de pasteur, c'est là qu'on se reconstituera un passé. L'alcool, sur ces vapeurs, joue un rôle important. Il délie les langues et les cœurs de gens pour lesquels l'ordinaire est bien extraordinaire.

Les tarifs sont d'ailleurs significatifs :
COCA-COLA........ 10 cents
WHISKY............ 8 cents
Bonjour, le roulis !


Ces deux semaines seront bien courtes pour faire le tour de passagers et passagères bien fascinants.
Mais la première découverte, c'est celle de sa propre cadence. L'emploi du temps n'est dicté par aucune nécessité extérieure. L'alternance diurne-nocturne disparaît. Le désir remplace la lubie. Veut-on lire plutôt que dîner ? Veut-on faire une sieste à l'aurore, de la gymnastique la nuit ou encore écouter une aubade le matin ? Rien ni personne ne s'y oppose. On utilise le temps à sa guise. On ne gère pas ses désirs. On ne fait que les suivre naturellement. En désorganisant l'arrangement du temps, on le savoure. Le pouvoir de concentration s'en trouve ainsi considérablement accru, tant dans le travail que dans le plaisir. Et l'expérience se déroule dans des conditions bien plus agréables qu'une expérience biorythmique à cent pieds sous terre.


Mais le bateau procure aussi d'autres satisfactions. Au gré des vagues, on se laisse bercer vers sa destination. L'appréhension progressive des régions dont on approche met en valeur l'aspect sensuel de ce mode de locomotion, malheureusement en perte de vitesse. Tout commence en Mer Rouge, avec l'apparition des premiers requins. Puis c'est l'escale à Aden, préparée par de longues descriptions de la Péninsule arabique, qu'offrent généreusement les anciens de la Coloniale anglaise, toujours prêts à ressasser leurs souvenirs depuis leur Q.G.: le bar.


Et, avant que d'arriver à Karachi, je sais à peu près tout ce que je dois en connaître : une langoureuse Européenne, alors que son époux pakistanais s'est imprudemment attardé dans le fumoir, m'a longuement fait part, dans l'enivrante nuit tropicale, soulignée du crissement des flots écartés par l'étrave, des frustrations que lui procure un mariage aussi hybride, dans un foyer aussi lointain... Le rêve est la limite de l'exotisme.

Les coutumes administratives ("quiconque échangera de l'argent hors des banques sera pendu") la révoltent, alors qu'elles m'amusent.

 


Cependant, une description ne saurait remplacer un séjour. La perception de l'un peut dérouter la connaissance de l'autre. Cette résidente blasée ne trouve aucun charme à la crasse d'une ville construite autour d'un centre réservé aux lépreux. Le parfum pestilentiel de la vase mêlé à celui des égouts à ciel ouvert, les âcres odeurs de drogues multiples la font défaillir, alors qu'elles m'enivrent.


hors du bar, point de salut

La capitale culturelle du Pakistan, c'est Lahore, à quelque 700 km. Trente six heures de train par le TPV rendent ce site tout-à-fait accessible. Mais en troisième classe, la surprise est de taille : le compartiment prévu pour huit passagers en contient en fait trente cinq. Indiscutablement, le vrai contact avec la population. Ce n'est pas totalement inconfortable puisque, au moins, je tiens debout sans efforts, amidonné par la densité. De plus, un relais est établi dans les filets à bagages, où chacun a périodiquement accès, pour quelques minutes de sommeil. Prendre l'air dans une gare est, il est vrai, un peu délicat : il faut se hisser sur les voisins, ramper sur leurs épaules jusqu'à la fenêtre, puis sortir d'une manière ou d'une autre, en tout cas acrobatique.


Néanmoins, le trajet paraît court. La noblesse des démunis contraste singulièrement avec la futilité des parvenus. Par obligation, peut-être, les trivialités sont écartées de la conversation. On évite les sujets matériels, ne serait-ce que parce que l'on n'est pas concerné. En revanche, on maîtrise le beau, le mystique et le sensible. La pauvreté de ces gens n'est pas la misère. Leur dignité est préservée. Le brahmane décharné, pas très loin d'ici, n'envie pas l'intouchable riche. Mes interlocuteurs sont calmes et sereins, probablement plus que moi.


L'affabilité de ces compagnons de voyage, ce climat de respect en dépit des conditions inconfortables, la nouveauté de cette exiguïté... Quel pincement de cœur aujourd'hui lorsque je survole le même parcours, en une heure !

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A cette époque, Lahore est mobilisée par une guerre sans merci que se livrent l'Inde et le Pakistan. Un combat aérien acharné s'y déroule, opposant avions à hélices et avions à réaction, qui ne parviennent pas à établir le contact, malgré les encouragements de milliers de supporters, juchés sur les toits des immeubles. Le bilan de ce combat épique se limitera à la mort d'un spectateur, tombé malencontreusement de son poste d'observation.


Une équipe des Nations Unies débarque alors. Leur mission est d'éviter de nouveaux bains de sang. Pour exécuter leur périlleuse mission, ces gradés s'installent dans l'établissement le plus étoilé : le Park Hotel (aujourd'hui disparu). Mais leur mission est si efficace que les distractions viennent à leur manquer. Je les rencontre dans le quartier des plaisirs, du côté de la forteresse. Des chanteurs, des percussionnistes, des joueurs de sitar et d'orgues positifs accompagnent de leurs mélodies et de leurs rythmes lancinants les évolutions de danseuses que l'on aperçoit derrière chaque fenêtre. Mais pour ces missionnaires internationaux, un guitariste tombe à pic. Je suis engagé sur-le-champ (de bataille) à me produire au bar du Park Hotel.


C'est le début d'une brillante carrière.


 

 


 
             
     
                   
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