PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


BONDO - SALISBURY - BLANTYRE - MBABANE

Autres tribulations africaines

A Bondo, au commissariat, le policier contrôle mon passeport.

- Arrêtez-le !

- Et pourquoi, Citoyen ? protesté-je.

- Il n'y a pas trace de tampon sur votre passeport. Vous êtes entré illégalement dans notre pays !

- Comment cela ? Je suis arrivé hier à Bangassou. Votre collègue m'a fait remplir toutes les formalités. Je l'ai même vu tamponner mon passeport !

- Regardez vous-même !

Il dit vrai. Je commence à comprendre. Son collègue a simplement fait semblant d'apposer le précieux tampon, et je devine facilement pour quelles raisons. En effet :

- Il faut aller en prison, ou bien payer l'amende...

-Voilà donc. Mon ami mécanicien me chuchote à l'oreille

- JE M'EN oc-CUPE !

En effet, au bout d'un moment, il revient avec un large sourire.

- IL fau-DRA DIX za-IRES POUR LE tam-PON !

Un vrai cadeau. Il m'accompagne dans la pièce où l'on est en train de régulariser ma situation. Un jeune Zaïrois donne un grand coup sur mon passeport et me le tend. L'officier rentre à ce moment. Il découvre mon billet de 10 zaïres posé sur le comptoir et verdit soudain, pris de rage. Il apostrophe son subordonné :

- Imbécile, tu t'es fait avoir ! ce n'est pas un Citoyen, c'est un Monsieur ! Et le tarif pour lui, c'est 100 zaïres, crétin !

Je m'en tamponne, saute dans la voiture et m'enfuis avec mon document en règle.

Après une dernière bière zaïroise "Primus" en compagnie de mon ami, aussi bon diplomate que mécano, je reprends la piste à travers la forêt.

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Dans la région de l'Ituri, c'est une autre célébration à laquelle il m'est donné d'assister. Des pygmées rentrent d'une chasse fructueuse au cours de laquelle ils ont mis à terre un éléphant en se glissant sous lui, lui sectionnant les tendons à l'aide de sagaies louées aux bantous, auxquels ils remettront les défenses. Pour l'achever, ils lui ont enfoncé une pique dans l'oeil. Des chants étranges accompagnent ces festivités. Leur polyphonie contraste avec l'expression musicale africaine, qui est en général un tissage monodique filé sur un fond d'enchevêtrement polyrythmique. La musique des pygmées est unique. Leurs légendes le sont aussi, mais elle sont apparentées à celles de Haute-Egypte. Ce peuple bien mystérieux emportera son secret dans la tombe du métissage et de l'esclavage déguisé : les bantous s'approprient les femmes pygmées, réputées travailleuses.

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La piste devient de plus en plus impraticable. Les ornières sont d'une profondeur vertigineuse, et devraient m'inciter à la prudence. Mais les distances sont tellement énormes que mon attention se relâche, ce qui n'arrangera pas l'état de mon véhicule. Un énorme nuage de poussière de latérite m'avertit qu'une voiture roule quelque part devant moi. Comme il n'y a aucun vent, il est impossible de connaître l'écart qui me sépare d'elle. Mais l'impression est angoissante. Le monde s'obscurcit, on respire la poussière, tout le matériel du camping-car s'imprègne d'ocre. Quant-à moi, je me sens recouvert d'une croûte rouge formée par l'amalgame de ma transpiration et de ce colorant en suspension.

Brusquement je freine : une camionnette est arrêtée sur la piste. Il s'agit d'une expédition de biologistes roumains. Nous faisons connaissance et décidons de parcourir l'étape suivante ensemble. Deux jours plus tard, nous atteignons les rives du Lac Albert, limitrophe du Zaïre et de l'Ouganda. A ma surprise, les Roumains plongent dans ses belles eaux et s'y ébattent joyeusement.

- Mais vous êtes fous ! Et la bilharziose ?

Il s'agit de la maladie que tout voyageur redoute dans ces contrées. Au bord des eaux immobiles, un petit escargot, le bullin, s'ébat et se développe. Il quitte ensuite l'herbe pour l'eau, où des larves le rejoignent et croissent sur lui. Ces larves se métamorphosent : sporocytes, puis furcocercaires, qui quittent leur monture et investissent l'eau, traversant les pores du baigneur imprudent. Les bestioles se rendent alors vers le coeur, déclenchant une forte fièvre, puis vexées, déménagent vers différents organes, en particulier le côlon, Elles prennent alors le statut de côlonialistes. Et elles se mettent à pondre des millions d'oeufs qui obturent les vaisseaux sanguins, provoquant différents dysfonctionnements ou, plus simplement, le décès de l'hôte.

 


- Mais non, il n'y a pas de bilharziose dans le lac Albert ! Et nous connaissons notre affaire : La biologie tropicale est notre spécialité !

- Mais quand même, il faut prendre les précautions élémentaires !

- Allez, c'est notre métier !

Je plonge. Il ne me faudra pas moins de sept ans pour me débarrasser de cette satanée maladie. Un premier traitement échoue aux Etats-Unis. Le médecin m'y évoquera cette terrible alternative : "Certes, nous disposons d'un médicament efficace. Mais 2% des patients meurent par intolérance au produit. Dans certaines régions, le jeu vaut la chandelle. Avec vous pourtant, nous ne saurions prendre ce risque, my dear..."

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Burundi, Rwanda, Ouganda, Kenya, Tanzanie, Zambie... Les chutes de Victoria ("MU-sé-a-TU-NYA", "le nuage éternel", dans la langue locale) provoquent un véritable un choc. Le fleuve Zambèze disparaît tout-à coup, comme happé par un gigantesque gouffre, puis rebondit en une immense nuée, obscurcissant le ciel. L'impact provoque une vibration insidieuse, un grondement menaçant, un rugissement apocalyptique, qui pénètrent l'organisme entier, comme d'inquiétants parasites.

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Au cours d'un récital à Salisbury, capitale de la Rhodésie d'alors, l'attaché culturel d'un pays limitrophe, le Malawi, me lance une invitation de la part d'une société musicale.

- C'est une société huppée, mais elle ne dispose pas de budget. On vous propose de vous verser le montant des entrées, déduction faite des frais. Le billet d'avion sera à votre charge, mais n'hésitez pas car le succès est garanti !

J'accepte.

L'arrivée à l'aéroport de la capitale, Blantyre, est un peu mouvementée. L'appareil de Rhodesian Airways dans lequel je me trouve se cabre à l'atterrissage : un appareil d'Air Malawi est en train d'atterrir à l'autre extrémité de la piste.

Une joyeuse délégation m'accueille chaleureusement sur la piste. Nous filons immédiatement au restaurant le plus chic : le Sports Club. Nous sommes une vingtaine à nous régaler de langoustes du Mozambique, de vins sud-africains, de champagne français. Une prodigalité qui honore mes hôtes. Un concert qui se présente bien.

Le lendemain, en effet, la salle est comble et très enthousiaste. Les comptes se règlent ensuite avec le diplomate.

Je suis serein lorsqu'il ouvre l'enveloppe que lui a remise la société musicale. Pourtant, seuls trois billets s'y battent en duel. Avec eux, un décompte :

Revenu des entrées... 500 dollars
Coût du repas... 440 dollars
Reste dû.... 60 dollars.

Honos alit artes", disait déjà Cicéron. L'honneur nourrit les arts.

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Dans la colonie portugaise du Mozambique, la guitare est reine. Elle transgresse les multiples communautés raciales qui cohabitent sans s'affronter, comme dans tous les territoires lusophones. Je passe ensuite dans la royauté indépendante et folklorique du Swaziland. Le roi a tellement de femmes qu'il a construit une sorte de haras qui abrite harem et progéniture (on parle de 300 enfants).

C'est le premier juge de la cour suprême, un Anglais plus vrai que nature, qui me loge. Au breakfast, il m'explique :

- Hmm, ma position ici est plutôt délicate, savez-vous ? Il n'existe pas de tribunaux coutumiers, comme dans vos ex-colonies. Tout doit être jugé selon le code anglais. Ce matin, par exemple, je suis très embarrassé...

Tout en versant du thé dans ma tasse, il m'expose d'horribles méfaits : une tribu a mangé le foie d'une victime sacrifiée pour des raisons rituelles (j'espère que ma tranche de bacon est importée).

- Qu'en pensez-vous ? Dois-je condamner le chef à mort ?

Il essuie d'un geste délicat la marmelade qui est restée accrochée sur sa moustache élégamment peignée...

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Le visa pour l'Afrique du sud ne m'est accordé que si la jeune Philippine qui m'accompagne - et qui n'est donc pas "européenne honoraire" comme le sont les Japonais - voyage dans un autre véhicule que le mien, et descend dans les hôtels pour "coloured", qui me sont interdits.

Ce sera pour une autre fois.

 


 

 

 

 

 


 
             
     
                   
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