PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


NOUAKCHOTT - LAGOS - BANGUI

Au coeur de l'Afrique

Jusqu'à présent, j'ai vécu financièrement sur mes réserves romaines. Pour continuer le voyage, il faut maintenant donner des concerts. Le contact avec les Africains avait été difficile, la première fois. Comme les coutumes locales ne dissocient pas le discours de la musique, je vais cette fois-ci assortir mes récitals de commentaires.

La première épreuve est dure. Elle a lieu à Nouakchott, capitale de la Mauritanie. Dans la "salle du peuple" de l'université construite par les Chinois, des slogans anti-français sanguinolents ornent des banderolles déployées à mon arrivée sur scène. Des étudiants se mettent à siffler dès les premières notes. Il me faut une bonne demi-heure pour calmer la foule, et la contraindre à m'écouter. Alors qu'un silence tout relatif s'installe, un garçon se lève :

- Mais monsieur, ta musique, on n'y comprend rien ! Elle ne nous intéresse pas du tout ! Et qu'est-ce que tu viens faire chez nous ?

Interloqué par ces aménités, je tente de me tirer d'affaire.

- Vous savez, la première fois que j'ai entendu de la musique maure, je n'ai pas été très convaincu. Pourtant, je l'ai écoutée attentivement. Et aujourd'hui, vous allez voir que je l'apprécie tant que je vais vous en interpréter à la guitare. Un grand peuple a forcément une grande musique !

Décontenancé, mon harangueur regarde autour de lui. Certains se mettent à applaudir l'impérialiste que je suis. J'espère alors pouvoir jouer en paix. Mais non, je ne suis pas au bout de mes peines. Un groupe d'agitateurs, embauchés pour la circonstance, continue le chahut. Alors là, j'en ai assez :

- Messieurs, le concert est terminé. Je jouerai simplement quelques morceaux en coulisses pour ceux qui en veulent davantage.
Et je sors. Aussitôt, on se rue sur scène, et on me demande gentiment de terminer, dans le silence qu'exige mon standing...

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Sénégal, Mali, Côte d'Ivoire, Ghana, Togo, Dahomey... La progression est délicieusement lente. Mes concerts sont mieux reçus. L'idée pour un Africain de venir s'asseoir immobile et d'écouter reste encore lointaine, mais la guitare commence à être découverte par les jeunes, qui s'en emparent avec frénésie, ce qui ne laisse pas de m'étonner, compte tenu de la richesse des instruments traditionnels.

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Au Nigeria, le conflit du Biafra touche à sa fin. La France ayant soutenu un peu trop ouvertement les sécessionnistes du pays ibo pétrolifère, le visa est systématiquement refusé aux ressortissants de l'hexagone. Or, il n'existe aucune autre route pour continuer.

Heureusement, lors de mon récital à la ville-frontière, Cotonou, l'ambassadeur nigérian est présent, et apprécie suffisamment mes notes ou mes paroles pour m'accorder le précieux laissez-passer.
A l'approche du territoire ibo, la chaussée devient de moins en moins praticable. Une route ex-goudronnée est pire qu'une piste saharienne, si cela est possible. Des morceaux de tarmac viennent former des monticules dominant d'immenses fondrières d'argile glissante (le verglas n'est rien en comparaison du poto-poto). La progression se fait au pas et ce, sur des centaines de kilomètres. J'y laisserai mon châssis, fendu en deux endroits.

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Tous les 30 km, contrôle "militaire". En fait il s'agit de rançonnements. Le prix varie de l'un à l'autre, quelquefois raisonnable, quelquefois exorbitant. Plus je m'enfonce dans le pays, plus le ton devient brutal. Le contenu de mon camping-car est vidé sur la route, ce qui n'est pas rien : magnétophones, batterie de cuisines, vêtements de brousse et de cocktail, livres, conserves, bouteilles et.... guitare. Les valises sont ouvertes et retournées avec le canon des pistolets. Plus loin, des gosses demandent des pourboires sous la menace de mitraillettes, visiblement en état de marche. Pour s'acheter des sucettes ?

Les ponts sont tous coupés. Il faut, à chaque traversée de rivière, se risquer sur des embarcations mises côte à côte. Une fois même, la route s'arrête, pour reprendre 100 mètres plus loin. Entre les deux segments, le violent courant d'une rivière. Je cherche un passage vers l'amont : rien. A quelques kilomètres en aval en revanche, un panneau avertit :

"RADEAU A USAGE MILITAIRE EXCLUSIVEMENT". C'est vrai, un soldat monte la garde devant deux planches posées sur quatre fûts d'essence.

- Y-a-t-il un pont, dans les environs ?

- No, Sir !

- Peut-on utiliser le radeau ?

- No, Sir !

- Il n'y a aucune dérogation ?

- Seule une autorisation spéciale du colonel.

- Puis-je voir le colonel ?

- Sorry, il est sur l'autre rive, Sir !

J'ai compris. Ici pourtant, la négociation sera dure. Elle prend 24 heures, au bout desquelles un soldier's agreement est défini, fort cher. Aussitôt, je descends mon véhicule sur la rive pentue. Je vise les deux planches, guidé par un caporal. Deux soldats tirent sur des cordes pour maintenir l'embarcation en place. Tout le monde chante, bien sûr. Mes roues avant font mouche. Mais l'engin est trop lourd pour les forces de mes dockers étiques. Ils laissent filer le radeau, me laissant médusé. Les chants s'arrêtent au profit d'une énorme rigolade expansive mais, en ce qui me concerne, pas communicative : je n'ai pas pour habitude de faire le pont. Mes roues arrière s'accrochent désespérément à la terre ferme...

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Coupé de tous contacts, perpétuellement angoissé par l'attente de nouvelles péripéties, me demandant simplement si j'en sortirai vivant, je m'en veux à chaque instant d'avoir charmé ce consul par guitare interposée. Le destin me suggérait peut-être à Cotonou de faire demi tour. Je n'aurais pas dû le forcer.
Enfin, voici la frontière du Cameroun. Il ne faudra pas moins d'une journée de fouilles et de négociations pour sortir de ce territoire si incertain et pourtant si riche. Quel dommage d'avoir manqué ces multiples cultures, ces musiques et ces danses si variées, ces sculptures que le monde entier s'arrachera ! Il faudra revenir à une période plus calme.

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-Pas de carnet de passage en douane ? Vous ne pouvez pénétrer le territoire de la République Centre-Africaine !

Dommage, tout allait bien. La traversée du Cameroun s'est déroulée parfaitement, même si je n'ai pas retrouvé mon ami le consul américain, qui a rejoint Washington.

- Et où se procure-t-on ce fameux carnet ?

- A Paris.

Issu de l'administration française, ce fonctionnaire ne cherche pas à transiger, comme le feraient ses collègues anglophones ou lusophones. Vais-je rester bloqué ici, après tout ce que je viens d'endurer ? C'est probable, car cet homme est sûr de son fait.

 


A ce moment, l'un des soldats garde-frontières monte sur le marchepied du camping-car pour en examiner l'intérieur. L'alarme, naturellement, se déclenche instantanément et le klaxon retentit. L'homme fait un saut de carpe. Panique générale. Tous les représentants de l'autorité se réfugient dans la bicoque. Seul un bras galonné décrit un balancement significatif hors de la lucarne. Une voix assourdie émane de l'intérieur :

"Vous pouvez passer, vous pouvez passer !".

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Après un concert à Bangui, la capitale du futur Empire Centre-africain, je reprends la piste en direction du Zaïre. Il faut traverser le fleuve Oubangui à Bangassou. Mais là, mauvaise surprise : le bac est en panne, depuis toujours. Et il n'existe aucun autre moyen de rejoindre le Zaïre, lequel est le lieu de transit obligatoire pour l'Afrique de l'est. Ce n'est pas vraiment grave car pendant deux jours, tout le village se mobilise pour relier plusieurs pirogues entre elles à l'aide de lianes. Chaque opération de coupure, d'élagage, de suture, de martèlement est soulignée d'une mélopée dont le rythme guide l'artisan, tout comme la phrase magique permettait d'accorder la kora. Ici aussi, de grands rires accompagnent la dérive de la plate-forme, alors que seules mes roues avant y sont posées. Mais tous les enfants se précipitent à la rescousse. La traversée est soulignée des chants cadencés des pagayeurs qui procurent au passager peu rassuré une joie indicible et toujours renouvelée.


2 pirogues pour traverser l'Oubangui

L'administration zaïroise est notoirement corrompue

.- Votre carnet de passage en douane ?

- Où puis-je me le procurer ?

- A Bruxelles...

Ici, cela appelle un arrangement. A la fin de la journée en effet, le policier empoche mes billets :

- Vous êtes en règle, mais vous devez vous présenter au poste de Bondo pour le contrôle.

- Merci, citoyen !

Les Zaïrois sont des "citoyens", les Européens des "Monsieurs".

La piste est particulièrement difficile. Une roue arrière chauffe. Je m'arrête dans un village pour examiner l'essieu. J'entends alors derrière moi :

- SOL, SOL, MI, SOL, SOL, SOL, MI, SOL !

Je me retourne. C'est un Africain dont je décrypte le message :

- C'EST LE tam-BOUR QUI EST fi-NI !

- Vous vous y connaissez ?

- OUI (sol). J'AI tra-vail-LE pour les MER-ce-NAIRES, AU mo-MENT de L'IN-DE-pen-DANCE !

- Alors, que faut-il faire.

- IL FAUT LE chan-GER.

- Je n'en ai pas, bien sûr !

- JE SAIS où en TROU-ver UN !

- Ici, dans cette région ?

- JE VAIS vous mon-TRER.

Il s'installe à côté de moi et me guide au travers de la forêt vierge. Mon tout-terrains sert de bulldozer, abattant arbres, enfonçant les termitières, cahotant sur les fondrières. Je suis forcé d'allumer les phares, tant est dense la cime des arbres, qui forme un plafond une centaine de mètres plus haut.

Soudain, dans une clairière, nous tombons nez-à-nez sur la carcasse d'un vieux mini-bus Volkwagen, criblé de balles.

- CE SONT DES re-BELLES QUI ONT es-sa-YE de s'en-FUIR. Les MER-ce NAIRES les ont MI-trail-LES à par-TIR d'un a-VION comme ils DE-bou CHAIENT sur CETTE clai-RIERE.

Utilisant habilement mes outils, il démonte la précieuse pièce, tout en scandant une mélodie à cet effet. Il la transfère sur mon engin.

- POU-vez-VOUS M'A-me-NER à Bon-DO ?

- Mais naturellement !

Mon compagnon est le modèle même de la sagesse. Toutes ses réflexions étonnent mon esprit européen. La nature des choses n'est jamais mise en question. Tout est clair, tout a un sens, tout est sensuel. Je tente d'obtenir des explications, de confronter nos idées, d'en savoir davantage sur lui. Il fait alors appel à des symboles, des légendes que je ne suis pas à même de comprendre.

Au cours d'un arrêt, nous percevons l'écho d'un crépitement de tambours. Au jugé, j'emmène le mini-bus dans la direction de l'appel. Bientôt, nous aboutissons à une grande clairière. Toute la population d'un village se tient debout, en cercle. Il s'agit d'une cérémonie d'un genre un peu particulier : un procès. Une femme, réputée pour ses talents d'enquêtrice, a été engagée afin de découvrir l'auteur d'un vol, crime impensable dans l'Afrique traditionnelle. Elle est recouverte d'or et d'amulettes, et revêtue de peaux de léopard.

Mon compagnon me met en garde : nous sommes dans la région de la secte tant redoutée : les hommes-léopards. Mais visiblement, aucun soupçon ne pèse sur moi aujourd'hui.

On me laisse assister à la procédure. Les imprécations de la femme, soutenues par le sortilège des percussions, ont de quoi impressionner l'assistance. Bientôt, les tambours se déchaînent. Le groupe se laisse entraîner dans la danse. Des mélopées fusent du plus profond de ces êtres. Le surnaturel envahit l'endroit. Les syncopes des tam-tams atteignent une telle complexité que mon magnétophone (que je n'aurais même pas l'idée de brancher) n'enregistrerait qu'une sorte de rugissement irrégulier et assourdissant. Comme à Cotonou, la femme entre en transe. Le spectacle est maintenant violent. Par son regard intense, elle voit l'au-delà. Par sa langue convulsée, elle transmet un message. Elle tournoie comme une folle devant chaque villageois. Son air est menaçant. La terreur s'installe dans les esprits. Cela dure des heures. Tout-à-coup, elle se campe devant un jeune homme qui, épouvanté, s'enfuit à toutes jambes. Il est vite rattrapé. Il avoue qu'il rêvait de voir la ville, et qu'il avait donc besoin d'emporter quelques objets afin de les troquer contre de la nourriture.

Le chef le condamne à restituer le larcin et, précisément, à se rendre à la ville pour gagner quelque argent pour la tribu, qui n'en possède pas. En cas de récidive : la mort. On rémunère généreusement la détective qui part remplir un autre contrat à une ou deux semaines de marche de là, accompagnée de son assistant, qui invente inlassablement de nouvelles improvisations sur son piano à pouces, appelé ici "likembé".

Quant-à moi, ma contribution de témoin sera d'amener le délinquant à Bondo.

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Le soir, nous campons au milieu d'une clairière. De tous les côtés, nous parviennent les appels de tambours plus ou moins lointains. Le plus proche de nous émet un son discret et lancinant. Il s'agit d'une veillée funéraire. Les likembé et les percussions, associés à des chants très doux, évoquent des sentiments étranges, qui ne sont ni la tristesse, ni le désespoir. Il s'agit plutôt d'une sérénité mélancolique, l'acceptation résignée des décisions de mère-nature, dans cette région où l'espérance de vie ne dépasse guère 30 ans.


 


 
             
     
                   
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