PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


TAMANRASSET-IN GUEZZAM
AGADES-NIAMEY

Une traversée en diligence

Me voilà consolidé. Mon talent est aujourd'hui une capacité. Inexorablement, l'échéance du professionnalisme se rapproche. Je la redoute.

Heureusement, me reste à approfondir ma connaissance de l'Afrique, qui m'a laissé sur ma soif. Je gagnerai un an ou deux sur l'échéance. Grâce aux revenus de mes activités romaines, j'achète un camping-car Volkswagen, véhicule hybride entre la voiture et la caravane. Il est équipé d'un bon lit, d'un réfrigérateur qui sera alternativement garni de champagne ou de vin de palme, et d'une petite cuisine permettant de mijoter un chameau bourguignon ou un civet de serpent.

Inquiet de la facilité avec laquelle on demande ici au riche de venir au secours du pauvre (en lui dérobant sa voiture), je fais installer dans mon engin une alarme spéciale, qui déclenchera le klaxon au moindre mouvement du véhicule, et de surcroît j'appose sur le pare-brise une affichette : "Eccellenti signori ladri, j'habite le quartier, merci de vous intéresser à d'autres véhicules !".

Les voleurs de mon quartier de Trastevere ont compris le message, et c'est chargé comme un sherpa que je m'ébranle en direction du continent qui m'a tant ébranlé deux ans plus tôt. Je suis prêt à la tâche. Le cambouis enduira la main du virtuose.

Et très vite, il me faudra faire mes preuves. Aucune route ne mène à Tamanrasset; le trajet est plein d'embûches. Au beau milieu du plateau des Tadémaït, immensité rocailleuse noirâtre, la barre de stabilisation, pièce essentielle, se rompe sur une ornière vicieuse. L'agglomération la plus proche ? Tamanrasset, à 200 km... L'issue a peu de chances d'être fatale, puisque, tôt ou tard, un camion finira bien par passer : je suis prudemment resté sur la piste balisée. Mais il serait rageant d'envisager un abandon de domicile au début même du voyage !

Tout en méditant sur mon infortune, je scrute l'horizon. Allez, encore un mirage ! Des ombres dans le lointain. Comme d'habitude, il me semble voir des gens bouger. La chaleur est torride. Heureusement, je dispose de bonnes réserves de boisson, la législation algérienne exigeant d'emporter trois litres et demi d'eau par jour et par personne. J'ai, il est vrai, un peu interprété la loi, ayant fait le plein de vin. Mais un jerrican, arrimé au toit, contient de l'eau. L'eau de consolation, si jamais...

Tentons de bouger. Le mini-bus se meut, mais au pas. Direction : le mirage. Et en fait de mirage, c'est un miracle : il s'agit tout simplement de la seule caravane chargée d'entretenir les pistes dans tout le Sahara algérien ! En une demi-heure, le mécanicien de l'équipe ressoude la barre, pendant que l'on me sert une bière bien fraîche.

Un jeune garçon en costume-nœud papillon fait du stop à la sortie du camp. Le spectacle est tellement incongru que je le prends. Malheur à moi ! Ce libraire belge aquaphile est d'une gentillesse extrême, mais d'une maladresse peu de mise dans ces conditions. Comme il ne boit pas de vin, il se sert dans le jerrican. Mais il oublie de reboucher. Grâce à cet aquaphile, j'aurai traversé la moitié du Sahara sans eau.

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Ces troublantes soirées passées autour d'un vieux pneu fumant, en guise de feu de camp, resteront gravées dans ma mémoire. Silence surnaturel et solitude totale incitent à la méditation et à l'introspection. Seul avec soi-même, quelle expérience, pour un citadin !

D'abord, il y a cette liberté offerte par l'immensité uniforme. Pour le bivouac par exemple, comment choisir un arrêt, alors que rien ne distingue une aire d'une autre ? Voilà donc ce que ressent l'âne de Buridan ! Le mieux est encore de couper le contact, et de laisser le véhicule mourir sur un campement aléatoire. Aucun facteur extérieur ne prédéterminant un choix, on n'opte plus, on affirme. Avec ou sans guitare, les circonstances forcent la réflexion et la contemplation. Ni réminiscence nostalgique, ni expectative frémissante. Simplement le flux du temps dans l'immobilité de ces espaces. Faut-il un Sahara et une roulotte pour sentir ainsi le monde suspendre son souffle !

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A Tamanrasset, après un concert pour une assemblée de Touaregs masqués, la veille de Noël, je ne veux à aucun prix manquer la messe de minuit des Pères Blancs, successeurs du père de Foucault. Je promets donc à quelques musiciens de l'assistance de les retrouver plus tard.

C'est autour d'un grand feu, en plein désert, que se tient la traditionnelle cérémonie. La scène est irréelle. Très vite, la ferveur qui se dégage de ce rite outrepasse l'office habituel. Dans ses incantations, les termes qu'emploie le prêtre font état de passion religieuse, bien sûr. Mais il devient vite clair que ce qu'il entend, c'est de la passion tout court.

 


Ses propos prennent une précision surprenante. Une grande sensualité se dégage alors de la cérémonie. Ses gestes d'adoration son bien des gestes d'adoration, stricto sensu. Et lorsque tous les fidèles s'allongent sur le sol, on les sent dans un état fort proche de l'érotisme. Étant venu en spectateur, ma fascination se double de la gêne. A l'élévation, le prêtre chuchote un message à son assistant, qui le répète de la même manière à son voisin, qui lui-même le transmet au plus proche fidèle. Visiblement, ce qui et ainsi murmuré doit revenir à l'officiant après avoir, de bouche à oreille, fait le tour de l'assemblée. Pendant que le message se propage ainsi, l'un des pères prend une vieille guitare et égrène une mélodie nostalgique. Lorsque arrive mon tour, je ne puis m'empêcher de rougir : des termes si osés, je les réserve à des situations beaucoup plus païennes. Alors, que faire ? Casser le cercle, ou bien me parjurer ? Dérouté, je ne transmets pas le message à mon voisin, brisant ainsi le moment unique que sont en train de vivre ces gens. J'en ai encore honte, et ne me mettrai plus en pareille situation. On adhère ou on ne vient pas. On doit vivre ce que l'on voit.

Paris-Dakar à la vitesse du chameau

A l'extérieur, un Touareg aux yeux jeunes - le litham bleu masque le reste de son visage - m'a attendu.

- Je vous emmène à une réunion de jeunes femmes, l'ahal, où l'on jouera du violon monocorde "imzad".
Dans la pénombre, on entend des chants entrecoupés d'éclats de rire. Près d'un ruisseau, un groupe de jeunes filles se tait à mon arrivée. L'une d'entre elles se détache du groupe. Son teint est clair, ses traits sont d'une régularité irréelle, son regard est à la fois suave et autoritaire. Elle m'entraîne près de la source, à peine éclairée par le feu.

- Regardez-vous dans cette eau. Vous y imprégnerez pour toujours la trace de votre visage.
Le mien n'étant pas masqué, le rite peut être significatif.

Nous rejoignons le groupe où s'entame un jeu de la vérité très gai, mais très cru. Quelques garçons enturbannés nous rejoignent. L'un tient une guitare qui accompagne bientôt des poésies improvisées alternativement par les garçons et les filles. Le jeu n'est pas seulement un échange de paroles. L'ombre complice des dunes offre à des couples éphémères les senteurs du désert dégagées par la fraîche rosée...

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Le poste frontière entre l'Algérie et le Niger, In-Guezzam, se résume à une vieille bicoque autour de laquelle est installée une tribu de Touaregs. Y transitent des explorateurs suisses, suréquipés. L'un d'entre eux, au vu de la scène très couleur locale, plante un tripode dans le sable, y empale un téléobjectif allongé, et aligne son viseur sur le chef des nomades, superbe dans son ample robe bleue. L'intéressé, lui, au vu de ces préparatifs, plante une fourche de bois dans le sable, y installe son antique tromblon et aligne sa mire sur l'intrus qui, sans un mot, relève la tête, démonte son appareil, replie son tripode, et remonte dans son camion.

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A l'arrivée au Niger, l'exaltation de la traversée est encore avivée par l'accueil d'un groupe de Mossis : des nuits durant, les joueurs de kora, cet instrument qui déjà à Rome m'avait tant intéressé, s'adonnent à de fascinantes improvisations autour d'un feu. Malgré les structures harmoniques et rythmiques fort complexes de cet instrument, mi-harpe, mi-guitare, dans cette vastitude, la liberté des traits soumet le cœur plus que l'oreille à un état d'apesanteur, à une catharsis. Rien n'est plus bouleversant que ces sonorités célestes. Ces notes fugaces imprègnent à jamais l'auditeur dépassé. L'entrelacs de ces phrases merveilleusement ciselées fixent cet instant. Ces variations infiniment subtiles, ces accords lancinants, cet encadrement rythmique font rebondir l'homme béat au gré des syncopes subtiles. La durée dans le point. L'infini dans le zéro.

Aux nuits d'exaltation, succèdent des jours d'apprentissage. Comment diable obtiennent-ils une telle vélocité et une telle précision ? Le système est ingénieux : la main droite couvre onze cordes, la main gauche dix. La gamme ricoche d'un côté à l'autre : Do à gauche, Do dièse à droite, Ré à gauche, etc... Ainsi les doigts alternent-ils subtilement l'attaque, façonnant ces traits si spectaculaires. Par son rythme, une phrase magique guide infailliblement l'oreille pour l'accord tellement mystérieux de l'instrument.

Mais comprendre ce que l'on aime est dangereux. C'est chercher le goût du parfum. C'est lâcher la proie pour l'ombre. Dans la pénombre du crépuscule, lorsque reprennent les senteurs de la kora, la musique reprend son envol, l'analyse perd ses droits.


 

 


 

 


 
 
             
     
                   
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