PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


ROME SWEET ROME

Vivre et apprendre

S'inscrire à l'académie Sainte Cécile, prendre des cours privés avec Gelmetti, louer un appartement et survivre, tout cela représente une décision bien hardie, quand on n'a pas le moindre sou pour subsister.
Une tentative à la "Fondation de la vocation" échoue. Mais mon dossier, composé pour l'essentiel de coupures de presse fort inhabituelles, a dû intéresser le jury : on ne me le renvoie pas.

Aussitôt inscrit et installé, je fais donc travailler mon imagination. C'est la grande époque des westerns "spaghetti". Je me manifeste auprès d'un metteur en scène aventureux qui me donne ma chance et m'engage dans un film inoubliable : "Chappaqua".

-----Ti amo, Trastevere...

Mes partenaires sont Boby Lapointe (le bandit), George Harrison (le cow-boy). Moi, je suis l'intrépide capitaine de l'armée mexicaine. Qualité indispensable pour être engagé : savoir monter à cheval. Boby Lapointe a menti sans vergogne. C'est qu'il a besoin d'argent, lui aussi : atteint d'un cancer, il ne touche pas les royalties que lui procurera sa célébrité posthume et à l'époque, les intermittents n'avaient pas droit à la Sécu. Quant à moi, je réponds en demi-teinte car, question équitation, j'ai plus d'expérience pour la descente que pour la montée. Un pur-sang, m'ayant trouvé en effet plutôt pesant en Australie, m'avait désarçonné sans vergogne. En Afghanistan aussi, un vicieux petit arabe, effrayé par je ne sais quel bruit (un tank, peut-être) m'a lancé au triple galop dans le lit d'un torrent; désarçonné, cramponné à sa crinière, arc-bouté, j'entendais....zzzzzzmmmmmmm.....
zzzzzzzmmmmmmmmm.... Les rochers sifflaient à mes oreilles à 60 km/h. La mort en stéréo.

Enfin, aujourd'hui, je me sens quand même confiant. La première scène du film est toute simple : la diligence doit partir d'un chemin creux, Boby doit la pourchasser et moi, à la tête de ma vaillante armée, je dois me porter au secours des victimes. On attend la météo favorable. Au signal, la diligence démarre. Puis c'est au tour de Boby, tout brinquebalant, de lancer sa rossinante.

A mon tour ! Je donne de l'éperon à ma fière monture blanche. Mon armée suit. Tout le monde crie d'excitation. Mes soldats mitraillent allègrement les bandits qui, par vocation, tirent sur la diligence. Ah ! Mon cheval semble vouloir faire du zèle. Je tire sur les rênes, comme le recommandent les manuels. Mais j'ai dû inverser les pédales puisque l'animal prend de la vitesse. Je sautille dangereusement sur mon siège éjectable. Je rattrape les bandits.

Mon armée est loin, bien loin derrière. Je tire, je tire. Je transpire aussi. Mon chameau de cheval accélère encore. Ca y est, je double la diligence ! La caméra immortalise mon postérieur qui, à chaque enjambée, s'écrase sur la selle, tantôt à bâbord, tantôt à tribord, menaçant un équilibre déjà fragile.

- COUPEZ !

Y'a du débauchage dans l'air.

Deuxième tentative. On m'adjoint un lieutenant, qui n'est autre que le propriétaire des chevaux, légitimement inquiet pour son écurie.

- ACTION !

Pour une raison que les producteurs doivent encore tenter d'analyser, les six chevaux de la diligence font demi-tour, et renversent comme des dominos toute l'équipe déjà bien nerveuse.
Au moins, ce n'est pas de ma faute. Après une longue réorganisation :

- ACTION !

Cette fois-ci, tout se passe selon les plans. Mais soudain, mon armée saute à terre. Je regarde autour de moi, ahuri. Malédiction ! Après toutes ces émotions, j'ai oublié le scénario : j'aurais dû plonger dans les fourrés.

Le metteur en scène prend alors un mégaphone :

- Signore Jumez ? Alla cassa !

Il me réengagera pourtant, mais pour la musique de ses films, domaine dans lequel je me sens, sommes toutes, plus compétent.

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Malgré mes craintes, ces activités extra-musicales n'affectent pas l'étude. Pourtant, la légende veut que la virtuosité soit corrélative à son acharnement. Comment expliquer alors que certains interprètes cumulent plusieurs fonctions, parfois administratives ? Les grands pianistes du siècle dernier accordaient une grande partie de leur temps à la composition et aussi bien à la recherche de sources d'inspiration variées (et pas toujours déplaisantes). L'enseignement peut aussi consommer une partie considérable du temps et de l'énergie d'un musicien. En réalité, le nombre d'heures passées recroquevillé sur les cordes importe moins que l'intensité avec laquelle elles sont vécues. L'inspiration n'est pas la transpiration. Quelques minutes en état de forte concentration peuvent être plus efficaces que des heures de labeur. Il faut accumuler ses énergies afin de pouvoir les libérer en salve. Le sommeil est alors plus préparateur que réparateur. Ne pas hésiter, donc, à s'allonger aux premiers symptômes de lassitude. En conséquence de quoi, d'ailleurs, il n'est plus besoin de mobiliser une nuit entière pour le sommeil, ce qui permet de jouir des heures les plus favorables à l'inspiration. La nuit pour l'inspiration, le jour pour l'expiration...

La vie de paquebot, en somme.

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Deux années à Rome ne seront pas superflues pour cerner la guitare. Laborieusement, Gelmetti m'entraîne vers le tréfonds de la technique.

"DO. Pose ton majeur sur la 3è case, 5è corde. Joue-le moi. Très bien.

"RE. Pose maintenant ton auriculaire deux cases plus haut... Mais que fais-tu, malheureux ? Ton majeur reste figé à la même place, comme si le Do existait encore. Mais non ! Le Do a vécu, vive le Ré ! La présence du Ré entraîne l'obsolescence du Do. Notre monde est évanescent. Chaque parcelle d'énergie consacrée au passé est perdue pour le futur. L'univers est mouvance. Aussitôt née sous tes doigts enchanteurs, la note meurt dans ton esprit tourné vers l'avant. Le déroulement de la phrase est irréversible. Alors, libère-moi ce doigt recroquevillé, et destine-lui d'autres attributions.

"MI. Bon, n'ayant plus que faire du Ré, ton auriculaire s'est libéré. Mais ton index n'était pas préparé pour le Mi. Alors même que tu jouais le Ré, ton esprit devait tendre vers le Mi et bander l'index. Le Do, c'est le passé,inscrit dans tes gènes. Il est plus que mémorisé : il est assimilé. Le Ré, c'est le présent, transit préparatoire vers le Mi, c'est-à-dire le futur. Dégage-toi vite du Do, et anticipe au plus tôt le Mi, et tu seras musicien.

"FA. La main droite, maintenant. Mais non, lourdaud, on n'appuie pas sur une corde. As-tu déjà vu un violoniste tenir son archet comme une scie pour frotter plus fort ? Pour nous tous, le principe est le même : organiser, utiliser, répartir de manière optimale une énergie minimale. Comme pour le sport ! Canalise donc au mieux tes flux énergétiques et laisse tomber ton doigt de son propre poids. Cette simple énergie cinétique fera résonner clairement, régulièrement et durablement chanterelle et bourdon. Cette attaque franche et décontractée se fera sans effort. Tu garderas l'esprit libre.

 


"SOL : qu'il est vilain ! Ton rôle, c'est de créer du beau, dans un monde qui ne comprend pas que l'agréable est utile. Tu as poli ton ongle, telle une pierre de taille, pour adoucir le pincement de la corde, c'est bien. Mais il faut maintenant que tu sois perpétuellement à la recherche d'un timbre à la fois clair et rond. Garde pour les effets spéciaux le droit de tirer, enfoncer, arracher, pousser, griffer, gratter. Ce Sol, attaque-le simplement vers le milieu de la corde. Tu pourras ainsi évoluer de part et d'autre.

"LA. Peux-tu me jouer l'accord parfait de cette tonalité ? Oui, c'est cela, en utilisant la technique du "barré" sur la cinquième case, c'est-à-dire en allongeant le doigt au travers de la touche. Mais tu tires la langue ! Cet index peine à contrecarrer la tension des six cordes, c'est-à-dire 50 kg ! Aie honte : Tant d'énergie gaspillée ! Trois de tes doigts bloquent déjà trois cordes en aval. Le barré n'intéresse donc que les trois cordes restantes ! Ne déploie ta force que là où elle sert. C'est cela, la force tranquille.

"SI. Que ta position générale est donc biscornue ! Tu devrais être totalement à l'aise ! Résumons : d'une part la main gauche; le doigt transmet une poussée sur la corde, fruit de différents éléments. Plus ces éléments moteurs sont nombreux, moindre est la fatigue. D'où une chaîne de forces réparties le long d'une courbe partant du cou et aboutissant au dernier carpe. Toutes les contractions minimes du long supinateur, du vaste externe ou du deltoïde, additionnées les unes aux autres, débouchent sur une pression considérable. Plus cette synergie s'accroît, plus l'effort s'amenuise. La main droite, maintenant. C'est la plus intelligente car elle ne cherche que le repos, d'où sa "dextérité". Son cheminement n'est pas différent de la main gauche, c'est-à-dire la conjugaison de nombreux facteurs. Mais ici, le doigt va, par inertie, paresseusement effleurer la corde qui se trouve sur sa trajectoire, habilement programmée en conséquence. La colonne vertébrale, dans tout cela, marque la symétrie, le rythme de la position, tout comme en Afrique. Scoliose et cyphose sont à l'origine de bien des fausses-notes. Allez, tout paraît être en place. Alors,... à toi de jouer !


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Do, Ré, Mi...aussitôt née, aussitôt morte. Sobre apposition pour un interprète. La musique est mouvement. Mon hésitation, au retour de ma découverte américaine, n'était autre qu'un débat entre le "fixe" et le "mobile". Je voulais devenir fonctionnaire, alors que, au cours d'années scolaires turbulentes, j'avais abondamment pratiqué l'art de la fugue, m'échappant régulièrement des établissements qui m'oppressaient. La répétitivité du métier que j'entrevoyais m'angoissait.

Par rapport aux musiciens, les peintres et les architectes sont stables, eux. Pourtant, à la réflexion, certaines civilisations - Touaregs, Navajos ou Aborigènes australiens - effacent leurs œuvres dès leur création. Les architectes soudanais construisent leurs splendides cités en terre friable. Les enfants jettent leur dessin ou abandonnent leur château de sable à la marée.

Alors, peut-être sommes-nous tous logés à la même enseigne. Certains optent pour une "sécurité", quitte à la vivre mal. D'autres choisissent l'assouvissement systématique, quitte à mal vivre. La fourmi et la cigale, en somme. Pour moi, le choix est clair : je ne vais pas compromettre une belle journée pour un paradis ultérieur. Un Laotien à moitié assoupi m'a une fois expliqué que cultiver sa rizière, vendre sa récolte, gagner de l'argent, tout cela ne servait à rien, puisqu'une fois riche, il ne penserait... qu'à dormir.

Vivant l'appel de mon âpre désir, évitant de chercher ailleurs ce qui est en moi, dégageant la forme des choses pour en stabiliser le fond, je laisse à d'autres l' "espoir" ou la "détermination". Persévérant pourtant, je me laisserai porter par l'onde que souffle en moi la musique, à la fois étouffante et rédemptrice.

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Nos cours théoriques se déroulent souvent au restaurant. Le vino et la pasta favorisent l'échange. Le grand cuisinier est le complément du musicien : il flatte tous les sens, hormis l'ouïe. Dans une auberge des environs de Rome, je demande le menu.

- Non c'é menu, signore !
Ici, je sais ce que cela veut dire : le coup de bambou. J'insiste :

- Écoutez, mon vieux, vous voyez bien que nous ne sommes pas des americani !

- Il y a bien une carte, mais très imprécise.

- La carta, prego ! dis-je d'un ton impératif.

Il l'apporte enfin. Nous passons commande et nous régalons d'un excellent dîner. Arrive l'addition, dont le montant est double de ce qu'anticipait la carte évanescente.

- Vraiment, vous vous fichez de nous !

- Ma cosa, signore ? Les prix indiqués sur la carte sont les prix que nous payons, nous. Mais nous devons bien faire un piccolo beneficio !
Amusé, mais pas vraiment attendri, je laisse sur la table un compromis entre ses désirs et ma volonté.

- Tu as tort de t'énerver, me dit Gelmetti. Ici, tu es en Italie où l'on s'attache au beau et au bon. Les questions financières sont reléguées à un moindre niveau. Cet homme te méprise. Ce qu'il a préparé avec art et dévouement est inappréciable. Un peu plus, un peu moins, ce n'est qu'une question d'estimation. Mettrais-tu un prix à tes interprétations ?


Je vois d'ici mes affiches :

Prélude de Bach... 1000 lires
Capriccio diabolico... 2000 lires
Jeux interdits (en solde)... 300 lires
Taxes et service compris.

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A Santa Cecilia, des cours d'un autre ordre m'accaparent : le professeur Nataletti explique les grands courants de la musique populaire et folklorique dans le monde. Les témoignages chantés ou joués sont souvent plus crédibles que l'histoire et la géographie. La musique reflète les migrations et les courants.
Ainsi, en Chine, les différentes dynasties s'identifient-elles par la configuration de leur gamme. Un grand empereur commence par changer la gamme. Le reste suivra. Les Arabes, depuis Bagdad, exportent leurs quarts de ton jusqu'à Joho, au sud des Philippines. Ses quelque 40 modes gagnent du terrain en Afrique noire. Le flamenco est une avant-percée de l'islam. La Sicile est un jeu de piste : la guitare a mis en mémoire l'envahisseur byzantin, phénicien, vandale, grec, germain et... français.

Nous apprenons aussi dans nos cours à connaître d'autres instruments. La kora du Sahel m'intrigue déjà. Heureusement, car je la retrouverai bientôt. Très loin de notre système harmonique, cet instrument s'accorde de trois manières : tomoraba, silaba ou sauta. On y emploie tiers, quarts, voire cinquièmes de ton. Et même mieux, dans le sauta, l'octave supérieure est accordée d'une certaine manière et l'octave inférieure d'une autre !

Complète cacophonie, selon notre théorie. Harmonie incomparable, pour l'auditeur. Tellement incomparable qu'on se demande pourquoi des musicologues africains, munis de casques anti-coloniaux, ne montent pas d'expéditions pour percer le mystère de ces étranges critères qui régissent notre musique occidentale !

Ce cours se résume, en somme à ce thème : la navigation du beau.


 

 

 

 

 


 

 


 
 
             
     
                   
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