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ABIDJAN
- DOUALA - BRAZZAVILLE
NAIROBI - TANANARIVE
Le
continent du rythme
Dès mon arrivée
à Dakar, je fais connaissance avec les percussions. Les vraies.
Celles qui font entrevoir le monde insoupçonné de la transe,
de la dé-temporisation. Dans la rue, tout est prétexte à
rythme. A droite et à gauche, percent des maisons les sons cadencés
des tam-tam.
Mon transit est court,
car je suis attendu à Cotonou. J'y fais la connaissance du directeur
de l'école des percussions de l'institut supérieur des arts
de la Havane, en visite au Dahomey (aujourd'hui le Bénin). -
Nous autres les Cubains nous intéressons de cette région,
dont nous avons hérité. Beaucoup nous accusent d'ailleurs
de néo-colonialisme, particulièrement en Angola. Mais nous,
nous avons des rapports de sang avec ces pays. Alors que vous, les Français...
- ... Oh, ça
va ! Mais voulez-vous dire que les percussions sont de même nature
chez vous qu'ici ?
- Tout-à-fait.
Venez donc ce soir à une fête rituelle à laquelle
je participe.
La cérémonie
en question est apparentée au vaudou. Mon guide tient l'un des
tambours. Très vite, il devient l'élément-moteur
du rite. Plus que les autres, il force l'hébétude d'une
vieille femme qui tournoie à la cadence infernale des rythmes enchevêtrés.
Il la magnétise par son regard d'une intensité insoutenable.
Il l'ensorcelle par ses halètements et ses gémissements
à contretemps. Il l'envoûte par la complexité de son
architecture touffue. Alors, le paroxysme approche. Essoufflée,
malmenée, prise de vertige, la femme cherche maintenant à
sortir du monde. Bientôt, c'est la transe, la lévitation
des sens, la syncope dans la syncope. Au travers de ses yeux exorbités
et de sa langue révulsée, elle met en contact le bas-monde
avec l'au-delà, comme libérée de sa conscience, pesant
écran opaque. Elle tient maintenant le rôle d'interprète,
jouant sa propre version de l'uvre du Grand Compositeur...
Au milieu de la nuit,
mon hôte me rejoint à l'extérieur de la paillote.
Nous faisons quelques pas dans le calme de l'obscurité tropicale.
- Dites-moi, je n'ai
jamais vu un universitaire si proche du terrain que vous ! -
Oui, je connais bien les rites Yoruba.
- Vous en connaissez
aussi les rythmes !
- On peut toujours
connaître les formes. A La Havane, nous sommes équipés
de magnétophones et d'ordinateurs qui nous démontent n'importe
quel schéma. Mais ces rythmes ne peuvent s'articuler qu'avec la
clé, le code, ou, puisque nous parlions d'ordinateurs, d'algorithme
! Je suis capable de reproduire, phrase par phrase, tout un développement
cérémonial autre que celui de ce soir, tel celui des Fon
ou des Abakua. Mais, n'étant pas initié, ne connaissant
pas le mot de passe réservé à quelques élus,
je suis incapable de soutenir une telle cérémonie. Sans
le fond, la forme n'a pas de sens.
- Mais quel est donc
le sens du rythme, ici ?
- Pour l'Africain,
le monde est asymétrique. Par le rythme, il rectifie cette imperfection
originelle.
Transcender l'asymétrie,
tels sont pouvoir et devoir de l'homme. Son action doit découler
de cette mission mystique. Il est le missionnaire du rythme. Excision
et circoncision font partie du rythme. Le clitoris est une excroissance
concédée par la nature, certes, mais il est une imperfection
dans le rôle réceptif de la femme. Inversement, le prépuce
est un écran emprunté à la féminité.
Il convient de rétablir la symétrie, par les moyens que
l'on sait. De même, la colonne vertébrale est considérée
comme le facteur déterminant de la symétrie. Dans ses activités,
l'Africain garde à l'esprit le caractère rigide de l'épine
dorsale. Les femmes effectuent leurs travaux ou peuvent même danser
tout en portant leur bébé sur le dos. La stabilité
de la colonne en fait un centre anti-roulis. Toujours dans cette ligne,
les instruments de musique se voient attribuer un sexe. Les claquettes
creuses sont femelles, les pleines sont mâles. Pour des raisons
exclusivement musicales, bien sûr, la claquette mâle percute
sa partenaire, et non l'inverse. Le son est d'ailleurs très différent.
Deux cordes de la harpe-luth sont mâles, deux sont femelles. Là
est le mystère du monde africain, dans le rythme, véritable
organisateur ou plutôt rectificateur du chaos.-
"It don't mean a thing, if it ain't got that rythm" avait écrit
Duke Ellington.
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Abidjan est en liesse
: la visite du président Pompidou transforme la capitale ivoirienne
en une immense piste consacrée à la danse. Les balafons
sont partout. Même les gendarmes, engoncés dans leurs uniformes,
sautillent au son des tambours.
Une soirée
féerique est donnée dans le somptueux palais présidentiel.
On y raconte la dernière blague locale : deux Blancs sont attelés
à une herse. tout en labourant péniblement un champ de mil,
ils chantent : "FRE-RE JAC-QUES, FRE-RE JAC-QUES...". Le propriétaire
ivoirien qui observe la scène commente alors : "Ah, ces Français,
quel rythme, alors !".
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A Douala, c'est le
consul américain qui décide de me présenter au public
local. En fait, il sera l'un des rares Yankees que je verrai s'intéresser
à l'Afrique.
- Seul un public blanc
assistera à votre concert. Certes, les Africains aiment la musique,
mais la musique qu'ils jouent. Pour eux, écouter de la musique
n'a aucun sens. Leur vocabulaire est même dépourvu de tout
mot pour décrire cet "art". Ils connaissent bien sûr
le mot importé que nous utilisons. Mais aucun terme, dans leurs
langues vernaculaires, ne signifie "musique".
Patrick Moutal, en
Inde, m'avait déjà fait la même remarque pour le sanscrit.
Seul "sangit" signifie à la fois danse, chant et musique
instrumentale. En Amazonie, on m'a aussi dit que le terme "orignang"
recouvre ces trois domaines chez les Indiens Xingu. Mon diplomate reprend
:
- Ce que nous appelons
ainsi est pour eux un élément de la nature, telle l'eau
et le feu. On vit avec, on n'en parle pas. On ne saurait être en
dedans et en dehors. Culturellement, vous êtes ici sur une terre
étrangère. Ce n'est pas une question de couleur de peau.
D'ailleurs, nous avons en ce moment la visite de LeRoi Jones, le plus
intégriste de nos auteurs Noirs-Américains. Il croyait retrouver
ici ses origines. Mais, malgré ses tentatives parfois touchantes,
il s'est vu rejeté, voire expulsé. Son charabia occidental
est d'autant plus suspect qu'il est noir.
Dans la fournaise
du consulat américain, le public est en effet essentiellement composé
d'expatriés.
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Le lendemain, le consul
m'emmène en Land-Rover dans la forêt. Le premier village
dans lequel nous nous arrêtons nous accueille avec enthousiasme.
Nous distribuons des provisions de quinine et de sel. Les chefs nous offrent
l'hospitalité.
Dès la tombée
de la nuit, le silence devient tel qu'au milieu de la forêt, les
bruits deviennent son. De temps en temps, un cri d'oiseau syncopé
se réverbère d'arbre en arbre. Des crépitements de
branches ponctuent l'obscurité. Un villageois improvise interminablement
de complexes mélodies sur sa sanza, piano à pouces, près
du feu. Il déclame les épopées de ses ancêtres
d'une voix gutturale.
La
nuit est avancée lorsque je rejoins ma hutte. A peine suis-je allongé
sur la paillasse que les feuilles de bananier qui servent de porte s'écartent
dans un léger froissement. Une douce main enserre mon bras. Ici,
l'hospitalité prend toute son extension...
Le
jour suivant, nous nous mettons en route. Nos hôtes nous baptisent
en langage rythmé. Une périphrase résume ainsi l'image
que nous donnons : "L'ÉTRANGE QUI EST BLANC" = "mo-ME
a moto" = "MI SOL MI MI MI".
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2 pirogues pour traverser l'Oubangui
On
répète la phrase sur le tambour parlant, pour être
sûr que le message est bien décrypté par les auditeurs
de la forêt. Au moment du départ : "IL EST SUR SON CHEMIN"
= "NOU ma-a sangue" = "SOL
MI MI RE MI". Phrase également transmise par deux fois. Enfin,
on retransmet l'ensemble du message par ce morse harmonisé. Pour
sûr, nous sommes interceptés par la tribu voisine, à
l'affût de bêtes rares, mais aussi de notre richesse en précieuse
quinine.
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Brazzaville est secouée
par le soulèvement dit du "Camp de la météo".
Quelques chars de fabrication soviétique vont y mettre bon ordre
: ils encerclent le repère où se sont regroupés les
impérialistes, et tirent jusqu'à épuisement des stocks
et des vies. Ce n'est pas le moment de s'attarder dans la capitale.
Le chirurgien qui
m'héberge est un vieux routard de l'Afrique.
- Les armes à
feu sont très dangereuses dans les mains de l'Africain qui, jusqu'à
présent, tuait celui qu'il voyait et qu'il connaissait.
- Giraudoux disait
: on ne tue bien que ce que l'on aime...
- L'acte prenait alors
une signification rituelle qui garantissait son bien fondé. La
mitraillette et le canon se déclenchent seuls. Ce sont EUX qui
commettent les meurtres, et non pas le manipulateur. Donc, à mon
avis, mieux vaut nous éloigner de la ville. Comme elle est bouclée,
nous en sortirons à pied après le dîner, et nous emprunterons
la voiture d'un ami qui réside à l'extérieur, à
Bakongo. Nous irons alors en brousse.
Le dernier repas en ville est partagé par un convive inattendu
: un jeune chimpanzé aux yeux pétillants.
- Méfiez-vous,
c'est un ivrogne. Ne lui donnez surtout pas votre vin !
Mais l'animal se comporte
très bien, coupant sa viande d'un air appliqué et concentré.
Soudain, alors que j'étais en conversation avec mon hôte,
d'un coup de main aussi rapide que l'éclair, le primate s'empare
de mon verre, le siffle et se sauve dans le fond de la pièce, hurlant
de terreur, jouant la comédie de celui qui mérite d'être
battu, tout en sachant que son humour le sauvera du bras séculier.
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Nous nous engageons
silencieusement dans la rue. Bientôt un barrage interdit notre progression.
Mais il n'y a pas d'autre issue. Nous apercevant, un soldat, menaçant,
lève sa mitraillette
:- On ne passe pas,
retournez d'où vous venez !
- Allez, chef, ne
nous casse pas les pieds avec ton cinéma ! plaisante le docteur.
La sentinelle rehausse
encore son arme.
-
Une dernière fois, je vous somme de faire demi-tour !
Mon chirurgien empoigne le canon de la mitraillette, la détournant
de sa mission, et se faufile dans le barrage en m'enjoignant de le suivre.
Je suis mort de peur.
- Allez, laisse-nous
tranquilles, et passe une bonne nuit !
- Oh, patron, vous
n'avez vraiment pas de respect pour les autorités. Ce n'est pas
gentil !
- Et n'oublie pas
de dire le bonjour à ta femme, que j'ai accouchée la semaine
dernière !
Nous trouvons l'ami,
la voiture, et partons le lendemain vers la forêt.
Après une journée
de progression difficile, nous nous arrêtons dans un village, au
milieu d'une clairière. L'animation est grande, car le chef vient
de mourir et l'on prépare les célébrations. L'hospitalité
nous est quand même accordée.
Le soir venu, une
quinzaine de villageois se saisissent de trompes de toutes tailles dont
certaines ont une forme humaine. Chaque trompe ne peut jouer d'une note
spécifique, complémentaire des notes émises par les
autres trompes. Le nouveau chef de la tribu entame alors une mélopée
sur son instrument, bientôt suivi par ses vassaux. Chacun ne joue
que son unique note au moment précis requis par le tissu mélodique
et rythmique, au demeurant fort complexe. Construction admirable, dans
laquelle la musique est reine, et l'homme son servant.
Le lendemain, intrigués
par ma guitare, mes hôtes me demandent d'en jouer. Lorsque j'entame
les premières mesures de "Seis por derecho", ce morceau
qui m'avait tant frappé au Venezuela, et dans lequel j'avais discerné
une certaine africanité, ils partent d'un grand éclat de
rire. Je poursuis néanmoins, le rire étant là-bas
ce que l'applaudissement est en Occident. Mais les éclats sont
de plus en plus sonores, à tel point que le son de la guitare est
totalement couvert. Force m'est donc de m'arrêter. Un des villageois,
qui étudie à Brazzaville, la capitale, me lance : "Mais
ce que vous nous jouez là, nous l'entendons ici très souvent
! C'est ainsi que nous soignons nos épileptiques !".
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Tout-à-coup,
on dirait que les pièces du puzzle s'encastrent naturellement.
Ces gens ignorent l'envie et la frustration. L'érotisme les fait
rire, car nos tabous leur sont étrangers (inversement, le baiser
les intrigue : la bouche, c'est fait pour manger !). La musique, ou tout-au
moins les signes qui s'y apparentent, est faite pour dire, et non pour
montrer.
L'accumulation de
ces faits troublants depuis que j'ai mis le pied sur le sol africain,
la révélation d'un mode de pensée et d'un mode de
vie épurés, l'immersion dans un monde où l'on respecte
les choses telles qu'elles sont, et non telles qu'elles devraient être,
tout cela, à cet endroit et à ce moment, déclenche
en moi une réaction extatique, fort proche de la transe qui m'intriguait
tant quelques jours plus tôt. C'est donc pour moi une sorte d'éclosion.
Je me sens libéré. Je ne m'en remettrai pas.
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Kinshasa, Nairobi,
Dar-Es-Salaam... C'est décidé, je reviendrai. Il me faut
aller au fond de ce continent. Aujourd'hui pourtant, je dois parachever
ma connaissance de la guitare. Je prends donc mes dispositions pour m'inscrire
à l'académie Sainte Cécile, à Rome, où
justement réside Gianluigi Gelmetti, ce guitariste évolué.
Me restent toutefois encore deux mois de liberté, le temps donc
de visiter l'île Maurice et Madagascar.
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Issu de l'Afrique
et de l'Asie, le peuple des plateaux malgaches a tout pour plaire. Il
allie au raffinement artistique des uns la spontanéité des
autres. La musique est bien sûr, le signe de cette dichotomie.
Là, plus qu'ailleurs, la guitare est le laissez-passer sans conteste,
car l'instrument national s'y apparente. Le valiha est probablement l'invention
la plus ingénieuse en matière de lutherie. Soit un segment
de bambou coupé à l'extérieur de deux nuds.
Détachez à l'aide d'une fine lame onze fibres longitudinalement.
Insérez un petit morceau de bambou sous chaque extrémité
de la fibre ainsi décollée : vous avez une corde ! C'est
tout. Un instrument est alors né, au son très pur, quoique
ténu, qui accompagne ce peuple de poètes.
Et
poètes, ils le sont en toutes circonstances. Un grand nombre de
curieux assiste à mon récital. A Diego Suarez, les bancs
de bois de la mairie où se tient la représentation sont
très inconfortables. A la fin, une vieille dame vient me voir :
- Tu sais, Monsieur,
quand tu jouais, je n'avais plus mal aux fesses !
Un
détail qui authentifie le compliment.

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