PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


BUENOS-AIRES - DAKAR

Introspection dans les nuages

Cela fait bientôt deux ans que mon picaresque tour du monde en 80 concerts se poursuit.

Entre Buenos-Aires et Dakar, à bord de l'avion qui me propulse dans l'azur vespéral, le sifflement feutré des réacteurs m'isole du monde. C'est le moment de faire le point sur ma perpétuelle fuite en avant. J'ai refusé les bla-bla d'une voyante, mais quand même, où tout cela me mène-t-il donc ?

Aujourd'hui, ma technique est meilleure. Je maîtrise mieux la guitare, je suis plus à l'aise devant un public. J'ai bien compris que le musicien propose et que le public dispose.

L'auditeur réceptif enregistre la trame qui lui est soumise, puis laisse cours à son imagination, complétant lui-même les cases vides. Si le guitariste omet dominante ou tonique lors d'une progression harmonique complexe, l'oreille sera persuadée l'avoir malgré tout entendue. Un accord peut prendre une couleur différente, selon le contexte. Mais l'émotion que procure la guitare est bien particulière.

Ce n'est pas le concert symphonique. Là, on laisse peu de champ à l'imagination. On assène plus qu'on ne suggère. On brosse une fresque en utilisant tous les registres. L'auditeur est plus passif que devant une guitare. Il est davantage un capteur.

Ce n'est pas la musique expérimentale électro-acoustique, qui, soit en offrant une grande quantité de signaux, soit en épurant les sons, joue avec la raison plus qu'avec les sens, ayant parfois recours à des artifices pour réconforter l'oreille en introduisant, par exemple, des fausses notes ou des rythmes décalés (ce dont je suis tout-à-fait capable, sans avoir besoin de cette artillerie lourde). L'auditeur, décontenancé, est souvent un cobaye.

Ce n'est pas non plus le bel canto où, au milieu d'une excellente prestation, si le ténor a manqué une note, sifflets et huées ponctuent le reste du concert, quelles qu'en soient les qualités. Une cantatrice au passé brillant, bien servie par des disques qui conservent la jeunesse de sa voix, mais en masquent la genèse, peut triompher au Met de New York, alors que le timbre est terne, les attaques peu sûres et que les trilles chevrotent. Les situations sont même parfois cocasses. A Paris, pour faire taire le vacarme des huées, une soprano lève les bras et siffle entre ses dents, dans le silence menaçant : "Zé régrrrète d'êtrrre venue à Parrris !". "Nous aus-si, nous aus-si, nous aus-si !", scande alors le parterre, aussi peu juste que certaines parties de la prestation. Ce public passionné est démesurément partial. D'ailleurs, le musicien est bouleversé par une construction géniale (tel le quintette de la Cenerentola de Rossini) que le public ignore : ce n'est pas un solo. En revanche, ce public s'enthousiasme pour un grand air, au cours duquel la soprano, annonçant l'inévitable catastrophe, dégorgera son contre-ré bémol dans un rictus suprême (à moins que, comme dans Macbeth, une doublure de s'en charge en coulisses). Le musicien se satisfait de l'opéra dans lequel la voix est traitée en instrument, alors que le public belcantiste, ainsi que l'observa gentiment Boris Vian attend le moment où le chanteur, au lieu de saigner, va vocaliser. " Gérard Souzay ", commente Roland Barthes dans Mythologies, " expulse le mot de sa bouche comme un noyau "...

La guitare échappe naturellement à tous ces schémas. Sa faible projection force le public à venir vers elle. Les gens sentent aussi une grande cohésion entre l'homme et l'instrument. Sa simplicité les mystifie. Ils ont l'impression de voir les sons. Un homme et sa guitare, c'est déjà une poésie. Dans la salle, se crée une tension plus qu'une attention.

Toutefois, le guitariste peut tirer de fructueux enseignements des autres formes de concert.
Certes, c'est en lui prodiguant une musique la plus belle et la plus convaincante possible qu'il tente d'amener le public à le suivre. Mais petit à petit, il va chercher à le mettre à contribution. Si tout va bien, il parvient alors progressivement à l'amener à... le précéder ! Il fait à ce moment bien davantage appel au pouvoir de la suggestion qu'à celui de la description. La technique du sous-entendu...

Symétriquement, certaines formes d'art plastique font appel à l'imagination du contemplateur plutôt que de susciter plus directement son ébahissement. L'Egypte ancienne est plus suggestive que la Grèce. "Le désastre, disait Gauguin, c'est la Grèce". Il prônait l'art cambodgien ou égyptien. Les galbes élancés d'un vase hittite sont plus voluptueux que les lignes symétriques d'une cruche romaine. A ce propos d'ailleurs, la première représentation d'une guitare est justement un bas-relief hittite exposé au musée d'Ankara : 1500 avant J.C.! Souvent les œuvres gréco-romaines les plus admirées sont des œuvres mutilées : elles sont forcément devenues plus suggestives. De nos jours, on voit avec quel succès Picasso est passé du figuratif au cubisme, c'est-à-dire du "décrit" au "suggéré".

Pour revenir à la musique, il y a dans l'œuvre d'un Bach autant de "donné à entendre" que de "laissé à deviner" (la musique de clavier ou de chœur dans un cas, et les sonates pour violon ou les suites pour luth dans l'autre). Une pièce comme la Chaconne en ré mineur BWV 1004 est un monument de suggestion. Le principe, importé d'Amérique Centrale, en est simple : une série d'accords récurrents sert de fondation à l'œuvre. Dès le début, Bach présente cet exposé (Laaa, La Mi Miii, Mi Faaa Réééé..), mais bien vite, il escamote ces accords, estimant que l'auditeur les a assimilés, et les garde à l'esprit. Il se permet alors de construire d'immenses développements, atteignant les sommets les plus vertigineux de la musique, et ce, pendant une quinzaine de minutes. Tout au long, cette série d'accords ne cesse d'être sous-entendue. A la fin, après ce long parcours, le compositeur -dorénavant sublime- daigne réexposer le groupe initial.

L'art du sous-entendu est, bien naturellement, la force que doit exploiter le guitariste. Pourtant, avec un instrument aussi modeste, faire d'un récital un spectacle vivant et bariolé relève de la gageure. Il faut manipuler les contrastes, construire des progressions, utiliser des substitutions, produire des accents par manque...Avant tout, capter le public, en attaquant le programme avec une oeuvre spectaculaire (en Asie Mineure, un bruit percussif assourdissant précédait toute représentation théâtrale).

 


Puis le conforter dans ses attentes en adoptant un discours clair et sûr. Une fois aiguillé sur la bonne voie, il suffit alors de canaliser en douceur le flot émotif. Car une fois lancé par le halage de l'interprète, l'auditoire cherche à chaque morceau de nouvelles balises, pour rester dans le chenal de ses délices. Au musicien d'utiliser au mieux la panoplie de ses moyens en diaprant son jeu pour l'aider à construire un monde fantasque issu du message allusif ou même d'un silence orchestré. En occultant la forme, dégager le fond.

"la guitare fait pleurer les songes" (Maurice Ravel)

Danger de la guitare pourtant : sa faible portée. Il convient d'avoir un jeu suffisamment puissant pour s'assurer que le public entend bien toutes le notes. Il faut éviter un "four" à micro-ondes.

Donc, avec la guitare, on s'efforce de tracer des esquisses que vont compléter d'eux-mêmes les auditeurs. Plus on soustrait, plus on ajoute. A la limite, des réactions contradictoires confirmeront que chacun s'est construit son petit monde autour de cette litote.

Oh, ce n'est pas qu'on puisse espérer amener les aficionados à rentrer dans le jeu si facilement ! Il faut capter la confiance par une publicité, une sensibilisation, une réputation, un "nom", afin de faciliter la prise en mains, et de convaincre avant de séduire. Des gens venus par hasard, comme au cours d'un concert gratuit, seront plus difficiles à capter. De même, la présentation sur scène est importante, bien sûr. Sportif ou hémiplégique, élégant ou fripé, discret ou voyant, tout est acceptable du moment que l'on respire la franchise, la droiture, l'honnêteté. L'un de mes honorables collègues, disciple du grand Ségovia, se croit obligé d'en imiter l'apparat. Sourcils gravement froncés, concentration largement affichée, il pontifie du haut de son trône réglable. D'un geste auguste, il pose la guitare sur ses nobles cuisses. Pour bien montrer les hautes sphères dans lesquelles il compte nous emmener, il reste un long moment immobile, épaules relâchées, jambes écartées, ne relevant la tête que pour jeter un regard ostentatoire et courroucé envers un retardataire. Le public aurait, à la limite, passer sur cette componction. Mais pas au vu de sa braguette béante.

Se façonner un personnage est contre-productif. La musique n'est pas le théâtre. L'interprète ne joue pas, il existe. Il ne doit pas être "faux", ce qui après tout est normal pour un musicien.


Tenir en haleine tout un auditoire implique aussi d'apporter un grand soin à l'élaboration du programme. On a le choix entre l'uniformité et la variété, la raison ou le cœur.

La notion de " récital " est d'ailleurs assez récente. On peut même la dater du 9 juin 1840, lorsque qu'une petite affiche placardée devant le Hanover Square Rooms de Londres a annoncé : " Ce soir, Monsieur Frantz Liszt donnera un récital ". What is that ? se sont certainement demandés les Londoniens. Jusqu'à ce jour, on ne connaissait que le "concert", c'est à-dire un spectacle au cours duquel se succédaient plusieurs virtuoses, provoquant un feu d'artifice musical bariolé. Le maître Liszt, ce soir-là, a décidé qu'il valait bien plusieurs virtuoses à la fois et, d'après les témoins de cette soirée, il n'avait pas tort.
D'autres musiciens, pas forcément aussi bien armés que ce précurseur, ont alors suivi la même voie, inaugurant une nouvelle forme de divertissement : celui où l'on s'ennuie ferme, comme dans certains récitals longs et monocordes.

Il convient donc de captiver sans relâche un public toujours prêt à décrocher à la première faiblesse.
En ce qui me concerne le contrôle de la scène m'inquiète aujourd'hui moins que le contrôle de l'instrument.

Je ne crains plus guère, il est vrai, ces Japonais qui m'avaient tellement terrorisé. Mes gammes sont aujourd'hui véloces, mes arpèges enchanteurs, mes ornementations claires. De surcroît, le caractère compétitif de la musique m'échappe. Certes, le vainqueur d'un concours se voit propulsé vers le zénith du show business, alors qu'il maîtrise un instrument, mais pas le public -les deux arts étant fort distincts : l'un vise le dedans, l'autre le dehors, (d'où les pugilats entre jurés lors des concours). Ces épreuves sont d'ailleurs de véritables goulots d'étranglement, éliminant (par les " éliminatoires ") une majorité de participants ayant forcément une vocation communicative. Le monolithisme qui s'ensuit nuit alors à l'omniprésence de la musique vivante.

De toutes manières, le concours deviendra bientôt inutile. A l'école centrale musicale de Moscou, c'est à l'âge de sept ans que les futures stars doivent passer épreuves d'interprétation, de déchiffrage et même d'histoire de la musique. En poursuivant le processus, on atteindra des résultats encore meilleurs par clonage et autres manipulations génétiques. Il suffira d'instaurer un département "musique" dans les instituts biologiques, à moins que pour des questions de répartition budgétaire, on ne préfère un département "biologie" dans les conservatoires...

Quelqu'un se sentant la vocation de compétiteur ferait mieux de s'intéresser à la pétanque. Là, le jury est objectif...

Et que des virtuoses soient plus jeunes que moi ne m'inquiète pas outre mesure. Rien ne m'interdit de développer dans le futur ce que les autres auront déjà maîtrisé en surface. Il est vrai que la société dans laquelle j'ai l'honneur d'être né est nettement tournée vers la précocité (la valeur n'attend pas...), et n'a guère prévu d'accommoder l'évolution plus étalée d'un talent. Il faut rogner sur le temps. Pourtant, le jeune prodige peut fort bien avoir irrémédiablement bouclé son inspiration, souvent axée sur la seule forme des choses, dans de si brefs délais, et mourir artistiquement alors qu'un aîné sera en train de naître. " Je suis plus jeune que vous, Cher Ami, puisque vous mourrez avant moi ! " rétorqua Edgar Faure à un adversaire qui l'avait imprudemment traité de vieux schnock...

Pour le moment, pourtant, je ne joue pas aussi facilement que je marche ou nage. Matérialiser une mélodie reste un effort. Or j'ai envie, envie de posséder cet instrument. Tout comme pour mon tour du monde, je ferai le tour de ma guitare. Cela prendra deux ou trois années, qu'importe. Ah mais, c'est vrai, j'oubliais qu'il me reste à visiter l'Afrique ! Expédions-la donc !


 

 

 


 
             
     
                   
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