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BUENOS-AIRES
- RIO - BRASILIA - BOGOTA
Sombres
prédictions, sombre situation

Théâtre National de Brasilia
A Buenos-Aires, sur
la terrasse d'un café de la rue Florida, une vieille gitane obséquieuse
offre de me faire profiter de ses talents de voyance. Je cherche à
m'en débarrasser. Le passé a façonné mon présent
qui, lui même, est l'annonce de mon futur.
Je ne vise pas, je
tends. Je suis persévérant, pas déterminé.
De surcroît, en admettant qu'elle m'annonce un événement
pour lequel aujourd'hui, je tuerais père et mère, rien ne
me dit que le jour venu, j'en aurai la même appréciation.
Ou plus simplement, avide de liberté, je déteste être
prisonnier d'un oracle. Il me faut donc trouver une parade :
- Suis-je riche ?
Si
elle répond oui, c'est qu'elle n'est pas compétente. Si
elle répond non, je ne puis la rémunérer.
Contre-parade
de cette grande professionnelle :
- Mais c'est gratuit,
señor, car je vous aime bien !
- No me importa nada.
-
Croyez-moi, j'ai des révélations à vous faire, si
importantes que je vous les dévoilerai gratuitement
!
- Gratuitement ?
-
¡Si señor!
Je lui tends la main. Fatale imprudence.
-
Riqueza... Gran amor... Éxito... ¡Que suerte, Señor!
Tenez, mettez donc un peu d'argent ici, à côté du
cheveu que je viens de vous arracher !
Soupçonneux, je pose une pièce.
-
¡Pero no, Señor¡ Ce n'est pas du tout pour me payer,
cet argent ne sera qu'un symbole. Plus vous en mettrez et plus vous aurez
de chance, mais ce n'est pas pour moi !
C'est un peu gros,
mais enfin... Je fouille mes poches, et ne trouve que le billet de 20
dollars qui me reste. Je le dépose précautionneusement.
En un éclair,
elle le saisit et s'enfuit à toutes jambes. En tout cas, elle n'avait
pas été capable de deviner que j'étais un spécialiste
de la course à pied. En un rien de temps, je l'ai rejointe et maîtrisée.
Tout en maugréant,
elle me rend le billet et profère quelques gentillesses telles
"Que tes banquiers fassent faillite ! Que les femmes te persécutent
! Que les critiques t'éreintent !".
J'ai bien fait de
ne pas la payer car ce n'est sûrement pas le passé que je
voulais me faire raconter... N'empêche, les choses, une fois encore,
ne vont pas s'arranger, tout au moins au plan financier.
*******
Mais la musique me
fait oublier mes tourments. Le soleil et la vigne expliquent les rythmes
endiablés du nord de l'Argentine. Les sombres pampas et les vents
qui hululent excusent les ritournelles sinistres du sud. Partout, le public
est passionné de guitare.
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Les Brésiliens
aussi ont la guitare qui les démange. Ce prurit est peut être
le seul dénominateur commun du sous-continent. Que ce soit dans
un dîner officiel de São-Paolo, l'une des plus grandes mégapoles
du monde, ou dans une gargote de Bélem, au nord de l'Amazonie,
on ne se sépare pas sans un refrain, repris en chur par l'ensemble
des convives. Le dernier air à la mode suscite autant de commentaires
que le dernier succès de l'équipe de Botafogo..
Villa-Lobos, après avoir exploré l'Amazonie, a peaufiné
son éducation en France. C'est indubitablement la guitare qui l'immortalisera,
même si nous ne lui devons qu'une vingtaine d'uvres sur un
total de 1500 compositions.
Le tout jeune Egberto
Gismonti est en train de mijoter ses sources musicales, incroyablement
diversifiées car il pioche même au-delà du Brésil,
à la manière des Gitans qui, du Cachemire à l'Europe,
ont embelli les formes musicales qu'ils ont rencontrées. Ce Gismonti
est un sorcier, n'hésitant pas à recourir à tout
instrument passant à portée de sa main, y compris les instruments
africains ou les verres de cristal. Il souffle même dans des bouteilles
qui distillent son incroyable ferment cosmopolite. Lui aussi ira étudier
en France, auprès de Jean Barraqué. Ses improvisations malaxant
les inspirations africaine, asiatique et européenne m'obligeraient
à puiser trop profondément dans ma réserve de superlatifs.
Curieusement, les
guitaristes "classiques " brésiliens, par réaction
sans doute, sont rythmiquement très pudiques. Difficile pourtant
d'échapper à la danse, que ce soit dans un candombé
de Bahia, ou dans une école de Samba carioca, où les orchestres
de percussions poussent à la danse comme les bikinis "tanga"
poussent au crime sur les plages.
Pays de rêve
pour le musicien, le Brésil ne l'est pas toujours pour ses habitants.
Dans les petites annonces des journaux, on relève des propositions
intéressantes sous la rubrique "à vendre" : "Je
vends mes yeux, 700 dollars pièce". Les miens seront vite
dessillés sur cette réalité.
Je n'en suis pas vraiment
là, mais, comme me l'avait si gentiment prédit mon amie,
mes quelques économies ont fondu...
*******
Les fonctionnaires
du Ministère de la culture sont enthousiasmés à l'idée
de présenter mon récital au nouveau théâtre
National de Brasilia. Hélas, trois fois hélas, les crédits
sont épuisés pour cette année. "Ah, mon bon
Monsieur, si vous étiez venu l'année dernière, ou
si vous pouviez attendre l'année prochaine...".
Comment faire ? Mais c'est très simple, voyons :
- Vous avancez les
frais de publicité et d'organisation. Le public sera tellement
immense que vous retrouverez cent fois votre mise.
En
me promettant bien de ne pas faire de ski nautique, je décide de
me lancer dans cette entreprise mirobolante. Et, malgré une vague
révolte qui secoue l'université, une belle foule se presse
au concert, m'accordant un accueil chaleureux.
Comme
convenu, je me rends, après les derniers applaudissements, au bureau
du directeur, afin de faire les comptes.
- Bravo, Senhor, quel
public enthousiaste !
- ... et nombreux
!
- Oui, assez nombreux
!
Bizarre,
ces ambages. J'espère quand même que, vidé de mon
énergie comme je le suis, il va me remettre un décompte
clair.
Silence.
Je me manifeste :
-
Avez-vous pu, euh, établir le montant de la somme qui m'est due
?
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Mais de quoi parlez-vous donc ? Un représentant du Ministère
est venu prendre la recette à l'entr'acte !
- C'est impossible,
nous avions convenu que tout serait réglé dans votre bureau,
puisque je prends l'avion à 7 heures demain matin !
- Je ne puis rien
faire, désolé.
- Puis-je quand même
contacter un représentant de ce Ministère ?
- A cette heure-ci
? Vous n'y pensez pas ! D'ailleurs, je dois maintenant fermer le théâtre.
Bonne nuit et encore une fois bravo !

Jam session avec Antonio Lauro
Plus
un cruzeiro. J'ai bien mon billet Rio-Lima, mais pas celui me permettant
de rejoindre Rio pour attraper la correspondance. Je n'ai naturellement
pas de quoi régler l'hôtel, où m'attend d'ailleurs
l'imprimeur de mes affiches, que je dois payer ce soir. Le front plissé,
je rentre et expose l'incident au directeur de l'établissement,
afin de le préparer moralement. Intéressé, à
plusieurs titres, par ma situation, il me prête un annuaire ministériel,
sur lequel figurent les numéros de domicile des officiels. Chez
le Ministre de la culture, pas de réponse. La rage vient au secours
de ma fatigue. J'appelle alors le domicile de chaque ministre. Des conversations
captivantes s'engagent dans une mixture luso-italo-hispano-française.
C'est à 2 h du matin que j'apprends enfin de la bouche du ministre
de la défense que son collègue fréquente en général
le bar Amazonas à cette heure-ci.
Je m'y précipite
et le trouve en bonne compagnie et de bonne humeur. Il s'émeut
en effet à la relation sanglotante de mon histoire. Entendu, il
passera à mon hôtel à 4 h du matin pour régler
tout ce malentendu. Tenant parole, il s'y présente.
- Maestro, je ne m'explique
pas du tout cet incident. Naturellement, je vous règle immédiatement.
Voyons, il y avait 78 spectateurs...
- ... 78 spectateurs
? Mais ils étaient au moins 1000 !
- Ne vous laissez
pas tromper par les apparences. Notre service officiel était là
pour vérifier. Il y avait naturellement quelques invités...
- 900 invités
? dis-je, anéanti.
- Vous savez, nous
sommes d'un tempérament généreux.
Pas à mon égard. Des appointements assortis de désappointement.
- Alors, voici un
chèque...
- ... un chèque
? Mais je pars dans deux heures, comment voulez-vous que je le touche
?
Incapable d'un dernier sursaut, je le prends, jette un coup d'oeil sur
le chiffre affiché. Même le musicien que je suis saisis cette
triste évidence : je ne pourrai régler et l'hôtel,
et l'avion, et l'imprimeur. Il faut élaguer. Essayons avec le directeur
de l'hôtel :
- J'ai une proposition
à vous faire, dis-je d'une voix rauque. Vous voyez cette superbe
Rolex ? Je vous l'offre en contre-partie de ma facture. Quelle affaire
exceptionnelle pour votre établissement !
En fait, elle m'a été vendue quelques jours auparavant par
un mulâtre qui, assez persévérant, m'avait poursuivi
dans la rue en faisant tomber progressivement le prix de 200 dollars à
7 dollars. Le malheur, c'est qu'une heure plus tard, elle ne fonctionnait
plus. En ouvrant le boîtier, j'avais alors été fixé
par une petite inscription : RODEX made in Hong Kong.
Le directeur prend
le joyau, l'examine attentivement :
-
C'est que, avant d'être directeur d'hôtel, j'étais
horloger, senhor... Possédez-vous autre chose ?
- Hélas, je
ne sais posséder qu'au féminin...
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Dans l'est du Venezuela,
un groupe de musiciens joue une danse locale devant un public aussi ensorcelé
que moi : "Seis por derecho"". La construction en est bizarre.
"Seis por derecho", c'est-à-dire le "droit au six"
(en référence à la mesure 6/8), indique que l'auditeur
refuse d' "avaler" la mesure apparente de 3/4, mais cherche
au contraire à faire planer une ambiguïté sur la construction
de ce morceau. Et le fait est que tout y est trouble, lancinant, fascinant.
Arrive un moment où, dérouté par cette superposition
de rythmes et de timbres (la contrebasse et le cuatro - une petite guitare
- semblent soutenir la harpe), l'esprit se trouve comme enivré.
Polyphonie et polyrythmie se font complices pour hypnotiser l'auditeur
captif, qui ressent une sorte d'astigmatisme auditif. Comme si un fakir
utilisait plusieurs flûtes pour le même cobra.
Lorsque les notes
s'arrêtent enfin, un vertige me saisit : je suis allé trop
haut, et j'ai peur maintenant de redescendre. Je crains le vide non musical.
Et pourtant, ce que je viens de vivre, ce n'est pas vraiment de la musique.
Je n'ai dépisté ni mélodie, ni contrepoint. Uniquement
un tissu de plus en plus serré, qui m'a rendu de plus en plus captif.
Un étourdissement, ni agréable, ni désagréable.
Simplement une perspective différente, un grand angle acoustique.
C'est un musicologue
vénézuélien, Antonio Lauro, qui étanchera
ma soif d'apprendre, en démontant ultérieurement le mécanisme
complexe de cette pièce, que je m'empresserai d'ajouter à
mon répertoire.
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A
l'occasion d'un concert à Popayan, charmante ville de style colonial,
située au coeur de la Colombie, le maire assure mon hébergement.
Il possède une vaste maison sur la grand'place, dans laquelle résident
aussi ses six filles et leurs familles. A table, nous conversons normalement.
Pourtant, j'apprends très vite que quatre de ces filles souffrent
d'une tare héréditaire : elles sont totalement sourdes.
Mais elles parviennent si bien à lire sur les lèvres de
l'interlocuteur - en espagnol aussi bien qu'en français - qu'il
est difficile de distinguer ces infirmes de leurs soeurs plus fortunées.
La famille au grand complet sera d'ailleurs présente à mon
récital. Seules quatre jeunes femmes tiennent un bout de bois entre
les doigts, qui sert d'amplificateur au son de la guitare.
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Bogotá est
la capitale de la Colombie. C'est aussi à cette époque la
capitale de l'insécurité.
- Surtout agrippez
votre guitare, me dit l'organisateur du concert. Les gaminos pourraient
s'en emparer. Les gosses abandonnés sont aujourd'hui prêts
à tout, y compris extraire votre sang pour le vendre à une
clinique.
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Le concert suivant
se tient dans le patio d'un palais mauresque à Carthagène,
un port transposé de l'Espagne ancienne. Les gosses y sont moins
brutaux car la côte est essentiellement peuplée de descendants
d'Africains. Jamais donc un enfant n'y est abandonné.
Un jeune chef d'orchestre
colombien vient me voir à l'entr'acte :
-
Bravo ! La guitare est un petit orchestre, disait Berlioz. L'un de mes
amis a même fait de son orchestre une grande guitare. Gianluigi
Gelmetti a d'abord été guitariste avant de devenir chef
d'orchestre à Rome, où il enseigne. Vous devriez le rencontrer
!
J'ai
en effet fort à apprendre d'un chef d'orchestre.

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