UNE GUITARE AUTOUR DU MONDE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


BUENOS-AIRES - RIO - BRASILIA - BOGOTA

Sombres prédictions, sombre situation


Théâtre National de Brasilia

A Buenos-Aires, sur la terrasse d'un café de la rue Florida, une vieille gitane obséquieuse offre de me faire profiter de ses talents de voyance. Je cherche à m'en débarrasser. Le passé a façonné mon présent qui, lui même, est l'annonce de mon futur.

Je ne vise pas, je tends. Je suis persévérant, pas déterminé. De surcroît, en admettant qu'elle m'annonce un événement pour lequel aujourd'hui, je tuerais père et mère, rien ne me dit que le jour venu, j'en aurai la même appréciation. Ou plus simplement, avide de liberté, je déteste être prisonnier d'un oracle. Il me faut donc trouver une parade :

- Suis-je riche ?

Si elle répond oui, c'est qu'elle n'est pas compétente. Si elle répond non, je ne puis la rémunérer.

Contre-parade de cette grande professionnelle :

- Mais c'est gratuit, señor, car je vous aime bien !

- No me importa nada.

- Croyez-moi, j'ai des révélations à vous faire, si importantes que je vous les dévoilerai gratuitement !

- Gratuitement ?

- ¡Si señor!


Je lui tends la main. Fatale imprudence.

- Riqueza... Gran amor... Éxito... ¡Que suerte, Señor! Tenez, mettez donc un peu d'argent ici, à côté du cheveu que je viens de vous arracher !
Soupçonneux, je pose une pièce.

- ¡Pero no, Señor¡ Ce n'est pas du tout pour me payer, cet argent ne sera qu'un symbole. Plus vous en mettrez et plus vous aurez de chance, mais ce n'est pas pour moi !

C'est un peu gros, mais enfin... Je fouille mes poches, et ne trouve que le billet de 20 dollars qui me reste. Je le dépose précautionneusement.

En un éclair, elle le saisit et s'enfuit à toutes jambes. En tout cas, elle n'avait pas été capable de deviner que j'étais un spécialiste de la course à pied. En un rien de temps, je l'ai rejointe et maîtrisée.

Tout en maugréant, elle me rend le billet et profère quelques gentillesses telles "Que tes banquiers fassent faillite ! Que les femmes te persécutent ! Que les critiques t'éreintent !".

J'ai bien fait de ne pas la payer car ce n'est sûrement pas le passé que je voulais me faire raconter... N'empêche, les choses, une fois encore, ne vont pas s'arranger, tout au moins au plan financier.

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Mais la musique me fait oublier mes tourments. Le soleil et la vigne expliquent les rythmes endiablés du nord de l'Argentine. Les sombres pampas et les vents qui hululent excusent les ritournelles sinistres du sud. Partout, le public est passionné de guitare.

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Les Brésiliens aussi ont la guitare qui les démange. Ce prurit est peut être le seul dénominateur commun du sous-continent. Que ce soit dans un dîner officiel de São-Paolo, l'une des plus grandes mégapoles du monde, ou dans une gargote de Bélem, au nord de l'Amazonie, on ne se sépare pas sans un refrain, repris en chœur par l'ensemble des convives. Le dernier air à la mode suscite autant de commentaires que le dernier succès de l'équipe de Botafogo..


Villa-Lobos, après avoir exploré l'Amazonie, a peaufiné son éducation en France. C'est indubitablement la guitare qui l'immortalisera, même si nous ne lui devons qu'une vingtaine d'œuvres sur un total de 1500 compositions.

Le tout jeune Egberto Gismonti est en train de mijoter ses sources musicales, incroyablement diversifiées car il pioche même au-delà du Brésil, à la manière des Gitans qui, du Cachemire à l'Europe, ont embelli les formes musicales qu'ils ont rencontrées. Ce Gismonti est un sorcier, n'hésitant pas à recourir à tout instrument passant à portée de sa main, y compris les instruments africains ou les verres de cristal. Il souffle même dans des bouteilles qui distillent son incroyable ferment cosmopolite. Lui aussi ira étudier en France, auprès de Jean Barraqué. Ses improvisations malaxant les inspirations africaine, asiatique et européenne m'obligeraient à puiser trop profondément dans ma réserve de superlatifs.

Curieusement, les guitaristes "classiques " brésiliens, par réaction sans doute, sont rythmiquement très pudiques. Difficile pourtant d'échapper à la danse, que ce soit dans un candombé de Bahia, ou dans une école de Samba carioca, où les orchestres de percussions poussent à la danse comme les bikinis "tanga" poussent au crime sur les plages.

Pays de rêve pour le musicien, le Brésil ne l'est pas toujours pour ses habitants. Dans les petites annonces des journaux, on relève des propositions intéressantes sous la rubrique "à vendre" : "Je vends mes yeux, 700 dollars pièce". Les miens seront vite dessillés sur cette réalité.

Je n'en suis pas vraiment là, mais, comme me l'avait si gentiment prédit mon amie, mes quelques économies ont fondu...

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Les fonctionnaires du Ministère de la culture sont enthousiasmés à l'idée de présenter mon récital au nouveau théâtre National de Brasilia. Hélas, trois fois hélas, les crédits sont épuisés pour cette année. "Ah, mon bon Monsieur, si vous étiez venu l'année dernière, ou si vous pouviez attendre l'année prochaine...".
Comment faire ? Mais c'est très simple, voyons :

- Vous avancez les frais de publicité et d'organisation. Le public sera tellement immense que vous retrouverez cent fois votre mise.

En me promettant bien de ne pas faire de ski nautique, je décide de me lancer dans cette entreprise mirobolante. Et, malgré une vague révolte qui secoue l'université, une belle foule se presse au concert, m'accordant un accueil chaleureux.

Comme convenu, je me rends, après les derniers applaudissements, au bureau du directeur, afin de faire les comptes.

- Bravo, Senhor, quel public enthousiaste !

- ... et nombreux !

- Oui, assez nombreux !

Bizarre, ces ambages. J'espère quand même que, vidé de mon énergie comme je le suis, il va me remettre un décompte clair.

Silence. Je me manifeste :

- Avez-vous pu, euh, établir le montant de la somme qui m'est due ?

 


- Mais de quoi parlez-vous donc ? Un représentant du Ministère est venu prendre la recette à l'entr'acte !

- C'est impossible, nous avions convenu que tout serait réglé dans votre bureau, puisque je prends l'avion à 7 heures demain matin !

- Je ne puis rien faire, désolé.

- Puis-je quand même contacter un représentant de ce Ministère ?

- A cette heure-ci ? Vous n'y pensez pas ! D'ailleurs, je dois maintenant fermer le théâtre. Bonne nuit et encore une fois bravo !


Jam session avec Antonio Lauro

Plus un cruzeiro. J'ai bien mon billet Rio-Lima, mais pas celui me permettant de rejoindre Rio pour attraper la correspondance. Je n'ai naturellement pas de quoi régler l'hôtel, où m'attend d'ailleurs l'imprimeur de mes affiches, que je dois payer ce soir. Le front plissé, je rentre et expose l'incident au directeur de l'établissement, afin de le préparer moralement. Intéressé, à plusieurs titres, par ma situation, il me prête un annuaire ministériel, sur lequel figurent les numéros de domicile des officiels. Chez le Ministre de la culture, pas de réponse. La rage vient au secours de ma fatigue. J'appelle alors le domicile de chaque ministre. Des conversations captivantes s'engagent dans une mixture luso-italo-hispano-française. C'est à 2 h du matin que j'apprends enfin de la bouche du ministre de la défense que son collègue fréquente en général le bar Amazonas à cette heure-ci.

Je m'y précipite et le trouve en bonne compagnie et de bonne humeur. Il s'émeut en effet à la relation sanglotante de mon histoire. Entendu, il passera à mon hôtel à 4 h du matin pour régler tout ce malentendu. Tenant parole, il s'y présente.

- Maestro, je ne m'explique pas du tout cet incident. Naturellement, je vous règle immédiatement. Voyons, il y avait 78 spectateurs...

- ... 78 spectateurs ? Mais ils étaient au moins 1000 !

- Ne vous laissez pas tromper par les apparences. Notre service officiel était là pour vérifier. Il y avait naturellement quelques invités...

- 900 invités ? dis-je, anéanti.

- Vous savez, nous sommes d'un tempérament généreux.


Pas à mon égard. Des appointements assortis de désappointement.

- Alors, voici un chèque...

- ... un chèque ? Mais je pars dans deux heures, comment voulez-vous que je le touche ?
Incapable d'un dernier sursaut, je le prends, jette un coup d'oeil sur le chiffre affiché. Même le musicien que je suis saisis cette triste évidence : je ne pourrai régler et l'hôtel, et l'avion, et l'imprimeur. Il faut élaguer. Essayons avec le directeur de l'hôtel :

- J'ai une proposition à vous faire, dis-je d'une voix rauque. Vous voyez cette superbe Rolex ? Je vous l'offre en contre-partie de ma facture. Quelle affaire exceptionnelle pour votre établissement !
En fait, elle m'a été vendue quelques jours auparavant par un mulâtre qui, assez persévérant, m'avait poursuivi dans la rue en faisant tomber progressivement le prix de 200 dollars à 7 dollars. Le malheur, c'est qu'une heure plus tard, elle ne fonctionnait plus. En ouvrant le boîtier, j'avais alors été fixé par une petite inscription : RODEX made in Hong Kong.

Le directeur prend le joyau, l'examine attentivement :

- C'est que, avant d'être directeur d'hôtel, j'étais horloger, senhor... Possédez-vous autre chose ?

- Hélas, je ne sais posséder qu'au féminin...

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Dans l'est du Venezuela, un groupe de musiciens joue une danse locale devant un public aussi ensorcelé que moi : "Seis por derecho"". La construction en est bizarre. "Seis por derecho", c'est-à-dire le "droit au six" (en référence à la mesure 6/8), indique que l'auditeur refuse d' "avaler" la mesure apparente de 3/4, mais cherche au contraire à faire planer une ambiguïté sur la construction de ce morceau. Et le fait est que tout y est trouble, lancinant, fascinant. Arrive un moment où, dérouté par cette superposition de rythmes et de timbres (la contrebasse et le cuatro - une petite guitare - semblent soutenir la harpe), l'esprit se trouve comme enivré. Polyphonie et polyrythmie se font complices pour hypnotiser l'auditeur captif, qui ressent une sorte d'astigmatisme auditif. Comme si un fakir utilisait plusieurs flûtes pour le même cobra.

Lorsque les notes s'arrêtent enfin, un vertige me saisit : je suis allé trop haut, et j'ai peur maintenant de redescendre. Je crains le vide non musical. Et pourtant, ce que je viens de vivre, ce n'est pas vraiment de la musique. Je n'ai dépisté ni mélodie, ni contrepoint. Uniquement un tissu de plus en plus serré, qui m'a rendu de plus en plus captif. Un étourdissement, ni agréable, ni désagréable. Simplement une perspective différente, un grand angle acoustique.

 

C'est un musicologue vénézuélien, Antonio Lauro, qui étanchera ma soif d'apprendre, en démontant ultérieurement le mécanisme complexe de cette pièce, que je m'empresserai d'ajouter à mon répertoire.

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A l'occasion d'un concert à Popayan, charmante ville de style colonial, située au coeur de la Colombie, le maire assure mon hébergement. Il possède une vaste maison sur la grand'place, dans laquelle résident aussi ses six filles et leurs familles. A table, nous conversons normalement. Pourtant, j'apprends très vite que quatre de ces filles souffrent d'une tare héréditaire : elles sont totalement sourdes. Mais elles parviennent si bien à lire sur les lèvres de l'interlocuteur - en espagnol aussi bien qu'en français - qu'il est difficile de distinguer ces infirmes de leurs soeurs plus fortunées. La famille au grand complet sera d'ailleurs présente à mon récital. Seules quatre jeunes femmes tiennent un bout de bois entre les doigts, qui sert d'amplificateur au son de la guitare.

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Bogotá est la capitale de la Colombie. C'est aussi à cette époque la capitale de l'insécurité.

- Surtout agrippez votre guitare, me dit l'organisateur du concert. Les gaminos pourraient s'en emparer. Les gosses abandonnés sont aujourd'hui prêts à tout, y compris extraire votre sang pour le vendre à une clinique.

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Le concert suivant se tient dans le patio d'un palais mauresque à Carthagène, un port transposé de l'Espagne ancienne. Les gosses y sont moins brutaux car la côte est essentiellement peuplée de descendants d'Africains. Jamais donc un enfant n'y est abandonné.

Un jeune chef d'orchestre colombien vient me voir à l'entr'acte :

- Bravo ! La guitare est un petit orchestre, disait Berlioz. L'un de mes amis a même fait de son orchestre une grande guitare. Gianluigi Gelmetti a d'abord été guitariste avant de devenir chef d'orchestre à Rome, où il enseigne. Vous devriez le rencontrer !

J'ai en effet fort à apprendre d'un chef d'orchestre.


 

 

 

 

 


 
 
             
     
                   
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