PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


"Je serai tout, je n'aurai rien"

NEW YORK - SAN FRANCISCO - VANCOUVER - NEW YORK

Guitariste malgré lui

"Un hôtel bon marché ? Allez donc au "Baltimore", c'est le nôtre".

Cette hôtesse de l'air est secourable, par fonction ou par nature. Elle a bien senti ma nervosité. J'ai 19 ans, tout juste sorti du pensionnat, et nous allons atterrir à New-York. Mes armes et bagages se réduisent à une guitare et un sac.


Débuts mouvementés à Chicago (1963)

C'est dans le bus de l'équipage que je découvre Manhattan, un rêve à mi-chemin entre la maquette et le blow-up.

Bon marché ? 18 dollars la nuit ! Nous n'avons pas vraiment les mêmes valeurs. Moi, j'ai en poche 80 dollars (400 F), en tout et pour tout. Plus le billet d'avion, offert par mon père, sidéré par mon succès au bac. Et pourtant, j'ai bien l'intention de demeurer six semaines au pays du jazz, dont je ne connais rien. Ah si, sa langue apprise à l'aide de professeurs talentueux, tels Louis Armstrong et Ella Fitzgerald : je connais tous leurs disques par cœur.

18 dollars. De quoi tenir quatre jours dans cette ville hors de prix, et encore, sans manger ! Il faut fuir. Après le petit déjeuner, de grand matin, je prends donc un autobus jusqu'à la première autoroute. Là, je lève le pouce. Une superbe décapotable s'arrête. Le conducteur s'enquiert de ma destination. Je réponds, hésitant :

- Je ne sais pas, I don't know. Mais vous, Where are YOU going ?

- To Chicago.

- D'accord, let's go to Chicago, mais comme votre voiture est découverte, on the sunny side of the street, please !

Il ne nous faut pas moins de deux jours pour parcourir les 1500 km à la vitesse imposée. Mon sympathique pilote, qui m'a offert l'hospitalité à l'étape intermédiaire, a bien vite compris mes intentions et mon problème arithmétique. Il me dépose dans la capitale des grands lacs, devant le YMCA, sorte d'auberge de jeunesse, dont les chambres ne coûtent que 3 dollars (nous sommes, il est vrai, dans les années soixante). L'épuisement de mes ressources se trouve un peu différé.

Dans le hall, un jeune Chinois m'accoste :

- Tu joues de la guitare ?

- Oui, un peu.

- Moi aussi. De quelle marque est la tienne ?

L'instrument déballé, il s'y essaie. Je lui débite à mon tour mon modeste répertoire. Depuis plusieurs années, la guitare me permet de respirer dans des pensionnats gris et étriqués. Une certaine dextérité me permet déjà de jeter de la poudre aux oreilles.

- Mais tu es "fantastic"! Si tu veux, j'emprunte ce soir la voiture de mon père, et nous faisons le tour de quelques night-clubs, où tu pourras auditionner.

Tout de go, j'accepte.

La première boîte se nomme "Old Town North".

- Vous avez 21 ans ? me demande le patron, soupçonneux.

 


- Et même plus !

Il me projette sur la scène. Je déballe un classique :"Asturias", d'Albeniz, j'enchaîne sur un flamenco fracassant, et couronne le tout d'un vibrant "Jeux interdits". Triomphe mérité.

- Je vous engage pour une semaine, deux demi-heures par soir. Combien voulez-vous ?

La cupidité envahit mon esprit commerçant. Voyons, j'ai fait un "tabac". Je me trouve dans le pays le plus riche du monde. C'est l'occasion où jamais de faire fortune.

- Vous savez, un artiste aussi célèbre que moi...Vous avez dit une semaine ? J'espère que saisissez les implications financières...

- How much ?

Hardi !

- J'exige 50 dollars pour la semaine, et pas un cent de moins.

- Allez, je vous en donnerai 100.

Eh bien, je les aurai, mes six semaines aux Etats-Unis ! Le Middle-West, les Rocheuses, la Californie, le Canada...le tout en long, en large et en travers. J'affûterai ma guitare dans différents cabarets où je côtoierai mes idoles. Au "London House" de Chicago, au "Hungry I" de San Francisco, au "Café Wha" de New York, je butinerai la musique de Ray Bryant, Oscar Peterson, Wes Montgomery, Jimmy Smith, Dizzy Gillespie... Certains s'amuseront à reprendre des chorus derrière moi lorsque je serai autorisé à jouer.
De retour à New-York, j'aurai même l'équivalent de 400 F en poche pour me procurer les disques de jazz de mes rêves. Cette musique, conçue aux Etats-Unis, mais écoutée en EuropeÐ est en train d'atteindre son sommet de créativité. Bientôt, cet art achevé laissera la place au rock, vécu douloureusement par les fanatiques du jazz.

Après ces deux mois, ce n'est pas seulement le décalage horaire qui me perturbe à Paris. Ce diplôme que j'ai si joyeusement fêté me rend aujourd'hui perplexe. J'y sens maintenant une aliénation plutôt qu'un élargissement de mes perspectives.

Pourtant, à mon âge, l'avenir se prend à bras-le-corps. Bénéficiaire d'une bourse d'état, je serai assurément professeur puis retraité, ce qui est bien rassurant pour les miens. Mais la musique ! Jamais je n'avais imaginé qu'on pût à la fois en tirer plaisir et profit. Ma vie pourrait-elle être la belle inconnue que je viens de vivre ?

Cette année pourtant, il est trop tard. Je vais donc intégrer mon école (le C.R.E.P.S.), mais simultanément, je m'inscrirai au conservatoire de Saint Germain-en-laye. Après, on verra.

Il faudra deux années, deux années entières pour que la musique prenne définitivement le dessus. Incapable de lui résister, encore secoué par mon expérience américaine, ébloui aussi par la révélation de certaines musiques traditionnelles, davantage assuré de ma technique à la guitare, je reprendrai mon arme et mon bagage, cette fois-ci pour une ambition accrue : parcourir exhaustivement la planète et sa musique, tout simplement. J'y mettrai le temps qu'il faudra, mais c'est décidé, je ferai le tour du monde en 80 concerts. Direction : Venise où m'attend un paquebot. Embarquement pour guitare. Nous sommes en janvier 1966.


 

 

 

 

 



 

 


 
 
             
     
                   
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